Commentaires du discours de Pedro Correa. sur le site « Cathobel »

Commentaires du discours de Pedro Correa. sur le site « Cathobel »

Un surprenant discours

18 décembre 2019 par Sophie Delhalle

Un ancien étudiant ingénieur, aujourd’hui reconverti en artiste-photographe, a pris la parole (avec d’autres) lors de la très sérieuse cérémonie de remise des diplômes de la promotion 2019 des ingénieurs civils de l’UCL, le 29 novembre dernier. Loin des discours habituels, Pedro Correa les a invités à rechercher la joie, le sens et la collaboration plutôt que l’excellence, la compétitivité et le sérieux.

Le discours, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, a généré, en une quinzaine de jours, près de 4000 réactions et la vidéo a été partagée par près de 10 000 personnes. Preuve s’il en est que le discours inattendu et rafraîchissant de l’orateur a su toucher sa cible, bien au-delà des seuls étudiants diplômés.

Carte blanche

Pedro Correa avait donc reçu carte blanche pour s’exprimer sur des sujets qui selon lui n’ont jamais été abordés auparavant en ingénieur civil, lors de la cérémonie de remise des diplômes, comme la joie ou le burn-out. Avec beaucoup d’humour mais aussi et surtout beaucoup de profondeur, le jeune père de famille a tenté de faire voir à ces futurs ingénieurs civils que la vie professionnelle peut aussi être source d’épanouissement, quand elle est nourrie de sens. Remerciant les jeunes diplômés pour leur accueil et leurs retours enthousiasmants en commentaire de la vidéo, Pedro Correa en a désormais la certitude : « les jeunes générations ont tout en elles pour nettoyer le monde que nous sommes en train de leur laisser »

Des thèmes nouveaux

« Je voulais aussi féliciter l’UC Louvain, d’avoir fait preuve de courage, commence l’orateur, non seulement en m’invitant dans ce panel (ce qui est déjà assez courageux) mais surtout en mettant au centre de ces interventions et de leur programme de conférences des termes comme « le sens », « le bonheur » « et la joie au travail », au-delà de ceux sur lesquels on insistait uniquement lors des discours que j’avais à votre âge en ingénieur, et qui étaient plutôt à l’époque « le sacrifice », « le sérieux », « la compétitivité » ou « l’excellence ». Merci donc vraiment à l’UCL pour cet élan de vent frais« .

Après avoir évoqué la figure de son idole, Philippe Bihouix, ingénieur français, grand défenseur des Low-Tech, Pedro Correa tient à rassurer son auditoire : «  je ne suis pas venu vous donner de conseils, et encore moins de leçons. Faire un Doctorat en Sciences Appliquées pour finir artiste photographe, je pense que cela doit figurer dans le top 3 des cauchemars des parents ici présents… »

Mais s’il se dispense de leur donner des conseils, « c’est surtout parce que je me rends compte que nous, les plus vieux, n’avons rien à vous apprendre, et que bien au contraire, nous ferions mieux de plus vous écouter« . Face aux valeurs de consommation, d’égocentrisme, de compétition et de croissance continue, sur lesquelles les deux générations précédentes ont bâti le système dans lequel nous surnageons pour l’instant, alors que de l’autre côté les jeunes se caractérisent par leurs élans de solidarité, d’empathie, de collaboration, et de quête de sens qui brillent au fond de leurs yeux,  » je me dis que vous êtes celles et ceux qui peuvent inverser la tendance vers une société plus heureuse et plus juste… et que vous avez déjà tout en vous« .

Il est où le bonheur ?

Pedro Correa voulait surtout faire part de son inquiétude devant une statistique, tel le canari dans la mine « qui devrait nous alerter que quelque chose va mal » : depuis 5 ans, la Belgique dépense plus dans le budget national pour soutenir des malades de longue durée (essentiellement des dépressions et des burn-outs), qu’en charges liées au chômage. « Cela veut donc dire que contrairement à ce que l’on nous martèle chaque jour à propos du chômage, en sortant d’ici, vous avez plus de risque de tomber malade ou de devenir dépressifs à cause de votre emploi, que de ne pas en trouver » se désole l’orateur.

Et pourtant, après réflexion, ce résultat n’est finalement pas si étonnant, admet Pedro Correa. « Toutes les études scientifiques en neurosciences et en psychologie du bonheur sont unanimes : placer des termes anxiogènes comme le « sérieux », l' »excellence », la « compétitivité » ou le « sacrifice » au centre de notre vie, sans en placer d’autres, essentiels, comme « la joie », « le sens » ou « la collaboration », c’est prouvé, cela ne peut que mener à la tristesse, à la fatigue, et au final, à la maladie… au burn-out« .

Et de poursuivre : « Certains vous feront miroiter des contrats avec d’énormes voitures à la clé, et ils vous assureront que c’est la preuve ultime de la réussite. De mon côté, je ne peux que vous parler avec le gage de mon propre bonheur lorsque je me lève chaque matin pour faire mon travail, que je reste absorbé pendant des heures sans voir le temps passer à capturer des instants de beauté éphémère, et le bonheur de mes enfants avec qui je passe de longues après-midis« .

Une voix intérieure

Et celui qui ne voulait pas donner de conseil finit tout de même par en esquisser un, au regard de son propre parcours. « Je ne peux donc que vous partager mon expérience, qui a tout d’abord été de me rendre compte que le bonheur, ça se travaille. Le bonheur ne nous tombe pas du ciel en regardant notre vie s’écouler sur des rails construits par d’autres, des rails qui vont on-ne-sait-où, plutôt que de mettre en pratique nos propres envies. »

Pedro Correa évoque alors cette voix intérieure qui « n’a rien de mystique, c’est juste la propre voix de chacun, cette voix authentique qui n’a de compte à rendre à personne, celle qui vous prend aux tripes ». Une voix difficile à entendre parce que, depuis notre naissance, elle est étouffée par d’autres, celles de nos parents, de nos professeurs, des publicités …  « Lorsque vous regardez des enfants, vous vous rendez compte qu’ils n’ont encore que cette voix-là, leur juste voix, et c’est justement pour ça qu’ils savent exactement ce qui les rend heureux à chaque instant. »

C’est à travers une épreuve de la vie, que Pedro Correa a pu renouer avec cette petite voix : le décès soudain de son père, âgé de 56 ans à peine. Pedro en avait 29.  « Nous savons tous que nous sommes mortels, mais la nuance est énorme entre savoir que nous sommes mortels et savoir que nous allons mourir, et que ça peut arriver du jour au lendemain » confie-t-il. « A ce moment-là, ma voix intérieure a pris un mégaphone et a percé toutes les autres voix, pour me demander chaque jour très clairement : « maintenant que tu sais que tu pourrais mourir demain, aurais-tu changé quelque chose à cette dernière journée que tu viens de passer ? » Une prise de conscience douloureuse mais qui a permis de petits changements, des compromis, puis des plus grands, et puis petit à petit, cette voix est devenue un guide sur le chemin vers le bonheur.

Des gens heureux

« Pour être heureux, il m’a fallu aussi trouver du sens. Je pense qu’il faut que notre vie à tous (et donc notre métier, où nous passons 8h par jour) ait du sens à nos yeux. Car notre voix intérieure sait que nous sommes tous sur le même bateau, et le bonheur ne pourra donc être atteint que si nos actions ont un impact réel sur ce bateau » .

Ecouter et suivre cette voix demande aussi du courage. « On m’a souvent dit : « Mais quel courage ! Ça ne doit pas être facile de vivre en tant qu’artiste ! ». Ce à quoi je répondais : « Parce que vous croyez que c’est facile, pour un artiste, de vivre en tant que banquier ?« .

« Vous êtes des adultes, vous avez votre diplôme, la vie est à vous. Alors n’écoutez plus ceux issus de ce monde périmé, de ce constat d’échec que nous vivons. Ne m’écoutez plus moi, n’écoutez plus les parents, n’écoutez plus les professeurs, n’écoutez plus les pubs ni les médias, et écoutez-vous, écoutez-vous en tout premier. Le monde n’a plus besoin de battants, de gens qui réussissent, il a besoin de rêveurs, de personnes capables de reconstruire et de prendre soin… et surtout, surtout, on a tous besoin aujourd’hui, plus que jamais, de gens heureux » conclut Pedro Correa.

 

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