Un lien vital

Un lien vital
Par Jacques Vermeylen

« Le Christ, oui ! L’Église, non ! ». Tel pourrait être le slogan de nom­breux catholiques « en décrochage ecclésial » comme certains jeunes sont en décrochage scolaire. Ils ont perdu non seulement la pratique de la messe du dimanche, mais aussi le contact habituel avec toute forme de communauté chrétienne. Ce sont des catholiques presque sans Église. « Presque », parce qu’il leur arrive tout de même de faire appel à elle pour le baptême de leur enfant, pour une messe de minuit à Noël, pour un mariage ou des funérailles. Ils lui demandent un « service religieux » ponctuel, qui n’implique aucun engagement dans la durée. Dans un pays comme la France, ils forment aujourd’hui la grande majorité de ceux qui se disent catho­liques.
Les itinéraires sont divers. Quelques-uns ont vécu une rupture brutale, à la suite d’un conflit, par exemple. Pour la plupart, cependant, l’éloignement se fait en douceur, comme une évolution naturelle, et parfois depuis deux ou trois générations. Certains ont du ressentiment à l’égard d’une éducation rigide ou rejettent une Église dont l’image de marque est autoritaire, folklorique, vieillotte et prétentieuse malgré ses défaillances. D’autres vivent plus sereinement le choix de vie qui est le leur et qui peut inclure une spiritualité personnelle. En tout cas, bien peu ont la nostalgie de ce qu’ils ont quitté et moins nombreux encore sont ceux qui désirent renouer le contact avec une communauté chrétienne. Tout simplement, ils n’éprouvent ni besoin ni désir d’une vie en Église et assument tranquillement, sans culpabilité, leur condition de « chrétiens individuels ». Beaucoup se sentent plus libérés que perdus.
 
Où mène un catholicisme sans lien communautaire ?[1]
Déliés par rapport à toute communauté concrète, beaucoup de catholiques prennent leur liberté par rapport à ce qu’ils ressentent comme autant de contraintes : la pensée doctrinale de l’Église, sa morale officielle, ses règles disciplinaires (concernant les sacrements, par exemple). Cela ne signifie pas qu’ils rejettent tout, mais qu’ils choisissent ce qui leur convient et abandonnent le reste. D’autre part, ils n’hésitent pas à intégrer dans leur univers spirituel des réflexions, des attitudes ou des rituels qui proviennent d’autres traditions : protestantisme et orthodoxie, mais aussi bouddhisme, astrologie, et bien d’autres. Ils respirent l’air d’une société pluraliste, où le sens de la tolérance est indispensable pour la coexistence pacifique, où plus aucun groupe ne peut revendiquer le monopole de la pensée ou de l’éthique, où chacun peut découvrir les richesses des traditions des autres.
Ces personnes se disent chrétiennes, et elles sont sincères. Qu’est-ce à dire ? Outre le recours occasionnel à l’Église pour un acte rituel ou un sacrement, elles déclarent le plus souvent être « croyantes » et avoir gardé « les valeurs chrétiennes ». Les enquêtes d’opinion montrent que la foi du plus grand nombre se résume à un théisme flou (« il y a quelque chose au-dessus de nous ») et que les valeurs sont celles de l’humanisme (respect d’autrui, honnêteté, générosité et service, justice, éventuellement pardon). Ces valeurs s’enracinent dans l’Évangile, mais elles ont largement pris leur autonomie.
Les « catholiques sans Église » sont souvent généreux. Ils sont parfois admirables. Ce qui manque le plus dans leur démarche, c’est l’enracinement dans une mémoire vitale, celle de l’expérience fondatrice, celle qui est racontée dans la Bible, et en particulier dans le Nouveau Testament. Or cet enracinement « fait » le christianisme et permet de ne pas dériver dans n’importe quelle direction : pour qui lit les évangiles, Dieu prend un visage concret. Sans appartenance à un réseau communautaire, cette mémoire n’est plus transmise et, comme le dénonce souvent Benoît XVI, tout devient relatif. Dès lors, la conscience proprement chrétienne s’efface peu à peu. À terme, un catholicisme purement individualiste produit d’une manière toute naturelle la fin de l’appartenance chrétienne. Sauf événement imprévu, les catholiques seront peu nombreux dans la France de 2050.
Que penser ? Que faire ? La lecture des évangiles pourrait nous éclairer.
 
La communauté des disciples de Jésus selon Marc…
D’après le témoignage des quatre évangiles, Jésus s’est entouré d’un groupe de disciples dès le début de sa vie publique, et ce groupe l’accompagnait partout, si bien qu’il n’était pas possible de rencontrer le Galiléen sans être en contact avec les siens. Prenons par exemple l’évangile de Marc et lisons quelques passages caractéristiques.

Pêcheurs d’humanité
Le premier épisode est celui de l’appel des deux premiers disciples au bord de la mer de Galilée (Mc 1,16-18). Jésus « voit » Simon et André et leur dit : « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (v. 17). La suite de Jésus, c’est la définition même de la condition de disciple ; en d’autres termes, c’est par la décision de suivre le Christ sur son chemin que l’on devient chrétien. Quant à être « pêcheur d’hommes », l’expression risque d’être mal comprise, et d’autant plus qu’il est question de filets : le chrétien serait-il celui qui « capture » ses semblables, son effort missionnaire les enfermant en quelque sorte dans l’Église ? Il faut s’en souvenir : dans l’imaginaire biblique, la mer est le lieu de la mort. Les chrétiens sont appelés à arracher l’humanité à ce qui l’empêche de vivre pleinement : c’est bien ce que fait Jésus lorsqu’il guérit les malades ou lorsqu’il guérit le corps social en réintégrant les exclus.
Les communautés chrétiennes ont pour première fonction de faire naître l’humanité à une vie heureuse.

Tous ne sont pas appelés à devenir chrétiens
La scène initiale se reproduit aux vv. 19-20, avec Jacques et Jean. Encore une fois, Jésus les « voit » et il les appelle, puis ils partent à sa suite. Comme les deux premiers ont aban­donné leurs filets, les nouveaux disciples abandonnent dans la barque « Zébédée avec les ouvriers » (v. 20). Tous ne sont pas destinés à devenir disciples, au moins à ce moment du récit ! On en a la confirmation dans les nombreux récits de guérison qui suivent, car jamais Jésus ne dit à celui qui est remis sur pieds : « Suis-moi ». Au contraire, il dit à l’ancien paralysé : « Prends ton brancard et va dans ta maison » (2,11). Vis ta propre vie d’homme libre, puisque tu as maintenant des jambes pour marcher ! De même, il dit à l’homme de Gérasa : « Va dans ta maison auprès des tiens » (5,19). Seuls, quelques-uns sont appelés à faire partie de la communauté des chrétiens, et nous ne savons pas qui. Tous, en revanche, sont invités à la joie du Royaume, comme le dit par exemple la parabole du semeur : le bon grain du Règne de Dieu est semé avec surabondance sur tous les terrains possibles. Tous sont appelés au bonheur que Dieu offre (liberté, service mutuel, relation personnelle…), mais tous ne sont pas réceptifs à ce don, et tous ne reçoivent pas la mission particulière des chrétiens.

Quand la communauté chrétienne empêche l’homme de rencontrer Jésus
L’épisode de la guérison du paralysé de Capharnaüm (Mc 2,1-12) montre Jésus « à la maison », entouré de ceux qui écoutent son enseignement. C’est l’image assez évidente de la communauté chrétienne. Or c’est ce groupe qui obstrue la porte, si bien que l’homme en détresse porté par ses compagnons va devoir passer par le toit pour atteindre Jésus. La communauté chrétienne, qui devrait témoigner de son Seigneur, fait parfois obstacle à la rencontre avec lui. C’est ce qui arrive chaque fois que l’Église oublie ou trahit l’Évangile, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles tant de gens prennent leurs distances.

Jésus à table avec les pécheurs publics
L’appel de Lévi fils d’Alphée (2,13-14), assis au bureau des  taxes, est parallèle à celui des quatre premiers disciples : lui aussi se lève et suit Jésus. En d’autres termes, il devient disciple avec les autres. La scène suivante (2,15-17) montre à nouveau Jésus « dans sa maison » (sans doute celle de Lévi). Cette fois, il est « à table » avec ses disciples. On voit la communauté rassemblée pour un repas avec Jésus dans la maison : comment le lecteur chrétien pourrait-il ne pas faire le lien avec l’eucharistie ? Or, au grand scandale des scribes pharisiens, la même table accueille « beaucoup de collecteurs d’impôts et de pécheurs » (v. 15).
Jésus ne recrute pas son équipe en fonction de critères de pureté. Il prend les hommes tels qu’ils sont, y compris des pécheurs publics ; il n’exige au préalable ni conversion morale, ni même promesse de s’amender. Si l’on prend au sérieux cette page d’évangile, il paraît bien difficile de comprendre la loi actuelle de l’Église catholique refusant aux divorcés remariés l’accès à la table eucharistique…

Être avec lui, faire ce qu’il fait
Un peu plus loin, Jésus « appelle ceux qu’il veut » et « en établit douze pour être avec lui et les envoyer prêcher, avec pouvoir de chasser les démons » (Mc 3,13-14). À l’intérieur de sa communauté, Jésus semble choisir un groupe spécialisé. Les Douze représentent symboliquement les tribus d’Israël, qui doivent être rassemblées à la fin des temps. « Être avec lui », c’est la condition de tout disciple. La relation personnelle est première. Prêcher et chasser les démons (c’est-à-dire guérir les malades ; cf. 6,13), c’est la double activité typique de Jésus, et cette mission semble être réservée aux Douze ou tout au moins confiée à eux en priorité ; en tout cas, ce sont les Douze qui seront envoyés pour un tel ministère en 6,7-13. Cela suggère que dans la communauté chrétienne il existe différentes fonctions, comme Paul l’exposera par exemple en 1 Co 12. Notons que la mission des Douze ne consiste pas à recruter de nouveaux adeptes ou à parler de Jésus, mais à annoncer le Royaume de Dieu et à faire du bien aux gens éprouvés.

La communauté, famille de Jésus
Encore une fois, Jésus est dans la maison, avec une foule assise en cercle autour de lui. Quand sa famille veut s’emparer de lui, tout en restant à l’extérieur (Mc 3,20-21), il regarde ceux qui l’entourent – la communauté des disciples – et déclare : « Voici ma mère et mes frères » (3,31-35). Jésus s’est choisi une nouvelle famille ! Pour Jésus, les relations humaines sont importantes, mais elles ne peuvent se réduire aux liens du sang.

L’annonce aux foules et la formation particulière des disciples
Le chapitre 4 rapporte l’enseignement de Jésus au moyen des paraboles, qui restent énigmatiques pour « ceux du dehors », tandis qu’il en dévoile le sens à « ceux qui l’entourent avec les Douze » (v. 10 ; cf. v. 34). Seuls, ceux du dedans ont reçu les clés qui permettent comprendre l’enseignement de Jésus, qui va d’ailleurs s’entretenir de plus en plus avec eux, à l’écart de la foule. Il veille à leur formation, qui va plus loin que la première annonce du Royaume adressée à la foule. Pourtant les disciples ne peuvent revendiquer aucun savoir qui leur donnerait la clé du salut : ils manquent toujours de confiance (4,40), leur cœur reste endurci (6,52 ; 8,17) et ils sont sans intelligence (7,18 ; cf. 8,21).

Confession de foi
À Césarée de Philippe, c’est au groupe des disciples que Jésus demande : « Pour vous, qui suis-je ? », et Pierre répond, sans doute au nom de tous : « Tu es le Christ » (Mc 8,29-30). Le lieu propre de la confession de foi, c’est la communauté chrétienne.

Pouvoir et service
Sur le chemin qui monte vers Jérusalem (Mc 8,31–10,52), scandé par les enseigne­ments sur la Passion et la Résurrection, Jésus aborde avec ses disciples plusieurs sujets qui concer­nent la vie en communauté chrétienne. Alors qu’ils se disputent « dans la maison » pour savoir qui doit être le chef, Jésus place un enfant au centre du groupe (9,36), ce qui subvertit la perspective du pouvoir : la personne la plus importante, c’est le plus petit, le plus insignifiant ; quant au pouvoir, il consiste à prendre la dernière place et à se faire serviteur des autres (v. 35). La réponse de Jésus à la demande de Jacques et Jean (10,35-45) va dans le même sens. Lui-même n’accepte le titre de roi qu’au moment de sa Passion, quand il est au pouvoir de ses bourreaux : sa dignité royale est celle du Serviteur qui donne sa vie.

Des femmes disciples
La communauté des disciples a suivi Jésus tout au long de son chemin, fût-ce sans comprendre et en traînant les pieds. Quand sa Passion commence, qui le suivra jusqu’au bout ? Aucun de ceux dont il a déjà été question ! Judas le livre, Pierre le renie, les autres s’enfuient, et même le jeune homme qui l’a suivi le plus longtemps s’esquive quand on veut l’arrêter (14,51-52). C’est seulement quand Jésus vient de mourir que le lecteur apprend la présence de femmes « qui le suivaient et le servaient quand il était en Galilée » et « qui étaient montées avec lui à Jérusalem » (15,40-41). Elles « suivaient » Jésus : en d’autres termes, elles étaient disciples. Ce sont elles qui iront au tombeau après le sabbat pour embaumer le corps, et elles seront envoyées comme premières messagères de la Résurrection de Jésus (16,1-8). Les femmes, toujours discrètes, auront été meilleures disciples que les hommes.

En conclusion
Au terme de ce parcours très rapide et incomplet, nous constatons que l’évangile de Marc ne raconte pas seulement l’histoire de Jésus mais aussi celle du groupe de ses premiers disciples, qui formeront le noyau originel de l’Église. Un tel récit a quelque chose de normatif pour toute vie ecclésiale. Tirons quelques conclusions pour la question qui nous occupe.

  1. Jésus ouvre le bonheur du Royaume à tous ceux qui le désirent, mais il n’appelle pas tout le monde à sa suite. Tout homme n’est pas appelé à devenir chrétien. Tous les chrétiens ne reçoivent pas la même mission, même si l’essentiel est commun : témoigner de l’espérance du Royaume de Dieu, œuvrer en vue de son déploiement effectif.
  2. Être chrétien, c’est suivre Jésus sur son chemin exigeant, écouter son enseignement et l’accompagner dans son action de salut, mais c’est aussi, et nécessairement, être incorporé dans un groupe à taille humaine. Il n’y a pas d’accès à Jésus en dehors de sa communauté. L’évangile ne prévoit pas la possibilité d’être un chrétien sans Église. La vie communautaire est le premier lieu où la joie du Royaume peut s’expérimenter.
  3. La vie en Église ne commence pas par la mise en place de structures d’organisation ou par une doctrine abstraite, mais par la vie fraternelle au sein d’un petit groupe d’hommes et de femmes, où Jésus est présent. La préoccupation première du groupe ne peut pas être l’ambition ou le prestige de certains, mais l’accueil effectif des gens simples et le service de la société.
  4. Pour faire partie de la communauté, il n’y a (au point de départ, en tout cas) aucune exigence éthique. Elle ne rassemble pas une élite, mais des femmes et des hommes qui ont conscience d’un lien personnel avec le Christ.
  5. La table eucharistique est le lieu symbolique par excellence de la communauté rassemblée avec son Seigneur, pour se mettre à l’écoute de sa Bonne Nouvelle et vivre avec lui le mystère pascal.

 
… complété par Luc et Matthieu
Cela dit, si les autres évangiles reprennent Marc et partagent avec lui l’essentiel de sa vision de la vie en communauté ecclésiale, chacun a ses accents propres.
Matthieu insiste, lui aussi, sur le groupe des disciples. Dans son évangile, quatre des cinq grands discours de Jésus sont adressés à ce groupe : le « sermon sur la montagne » (chap. 5–7), le discours sur la mission (chap. 10), le discours sur la vie commu­nautaire (chap. 18) et le discours sur la fin du monde (chap. 24–25). Cependant Matthieu, à la différence de Marc, ne distingue pas « les disciples » (mentionnés plus de quarante fois) et « les Douze » (10,5 ; 20,17 ; 26,20.47), si bien qu’il parle des « douze disciples » (10,1 ; 11,1 ; en 28,16 ils ne sont plus que onze). Saint Augustin relevait que Matthieu présente l’Église comme corpus mixtum : les paraboles de l’ivraie (13,24-30) et du filet (13,47-50) mettent en garde contre la tentation d’exclure les personnes jugées « indignes ». Les diverses paroles rassemblées au chap. 18 ont pour point commun la place des petits ou des plus fragiles dans la communauté : l’enfant est le plus grand dans le Royaume (vv. 1-5), malheur à celui qui entraîne la chute d’un petit (vv. 6-9), il y a de la joie pour la brebis égarée lorsqu’elle est retrouvée (vv. 10-17), il faut tout faire pour aider celui qui en vient à pécher (vv. 15-18) et ne jamais cesser de pardonner (vv. 21-35). L’évangile se termine par l’envoi en mission universelle des onze disciples, qui seront accompagnés par le Ressuscité jusqu’à la fin des temps (28,16-20). Encore une fois, l’accent est placé sur la tâche du groupe, et non sur l’individu. Ici, cependant, il est envoyé pour « faire des disciples de toutes les nations » et leur donner le baptême ; la notion de disciple s’élargit donc d’une manière considérable.
L’œuvre de Luc prolonge avec des harmoniques encore différentes ce que dit Marc. C’est ainsi qu’il étend à 72 disciples la mission que son prédécesseur réservait aux Douze (Lc 10,1) et qu’il établit ainsi une continuité entre la mission de ces derniers et celle qui suivra la Pentecôte. L’épisode d’Emmaüs (24,13-35) met en valeur le dialogue qui part des angoisses des deux voyageurs pour une catéchèse progressive, qui s’achève non pas par la fraction du pain, mais par le retour à Jérusalem et la confrontation des expériences. Aucune communauté ne peut se replier sur elle-même ! Inutile de dire que les Actes des apôtres soulignent, eux aussi, l’importance cruciale des communautés chrétiennes, à commencer par celle de Jérusalem.
Voilà ce qu’il faut peut-être redire à notre époque où prime le choix individuel…
 
Quelles options pastorales ?
Nous nous souvenons du temps où les églises étaient combles et du temps – plus lointain – où toute la société paraissait chrétienne. Quelle était la part d’engagement sincère dans la foi en Jésus-Christ et la part de conformisme social, d’habitude, de peur de l’enfer ou de superstition ? Nous ne le saurons jamais, mais il est permis de penser que ceux qui avaient choisi personnellement la confiance dans le Christ et son Évangile ont toujours été une minorité. Jésus n’a pas dit que ses disciples doivent être tout le pain, mais qu’ils sont le levain dans la pâte…
Les assemblées eucharistiques sont de moins en moins fréquentées, et rien ne dit que le mouvement va s’inverser. Ce qui précède invite pourtant à ne pas prendre ce phénomène au tragique et à ne pas chercher à tout prix à « reconquérir des parts de marché ». Faire revenir les gens à la messe est sans doute aussi difficile que faire rentrer dans son tube le dentifrice qui en est sorti, et, du point de vue du Royaume, il n’est pas certain que cela serve à quelque chose. Quant à fustiger ceux qui prennent leurs distances, cela ne sert à rien, sinon à les éloigner davantage. Sauf exception, ceux qui s’en vont ne regrettent pas leur décision, et ils ne reviendront que s’ils en éprouvent le désir. Ils sont heureux dans leur vie actuelle ? Réjouissons-nous avec eux sans chercher à les récupérer ! N’ayons pas peur pour eux, car eux aussi sont invités à la joie du Royaume !
Un jour, peut-être, ils éprouveront une blessure ou un manque, et donc un désir : trouver davantage de sens à leur vie, nouer de vraies relations humaines, réintégrer une Tradition millénaire, vivre une espérance qui les mobilise. À ce moment, une communauté chrétienne qui a de la consistance humaine et évangélique pourrait être une chance pour eux. Des communautés de ce genre, il en existe une multitude, et de toutes les couleurs : un monastère, une « communauté de base », mais aussi une chorale, une équipe de lecture biblique, un groupe qui rend un service social (école de devoirs, accueil de SDF ou de sans-papiers…), une équipe de catéchèse, une équipe de foyers, une équipe liturgique, un groupe d’Action Catholique, etc. Il y en a de toutes les spiritualités, de tous les styles, et c’est heureux, à condition qu’elles ne soient pas habitées par un esprit de secte (prétention de posséder la vérité ultime que le monde ignore, dépendance par rapport à celui qui pense pour le groupe, pressions psychologiques…) et qu’elles soient en communion avec l’Église plus large.
Il y a des communautés « plénières » où tous vivent ensemble, et il y en a d’autres qui se réunissent une fois par mois. L’important, c’est d’être en lien, pouvoir compter sur des frères et des sœurs prêts à écouter et à se montrer solidaires, pouvoir lire ensemble les Écritures, prier, exprimer sa foi. L’important, c’est la qualité évangélique des relations, et donc aussi l’attention aux plus fragiles.
De telles communautés, reliées les unes aux autres pour former un tissu relationnel, sont peut-être le trésor le plus précieux de l’Église catholique. On y expérimente la présence du Ressuscité et la force de son Esprit, et donc comme un avant-goût du Royaume des cieux. On y fait une expérience de bonheur (« notre cœur n’était-il pas brûlant ? »), et on y vérifie ainsi la vérité profonde de la parole évangélique. Elles sont le cœur de l’Église, même si elles ne sont évidemment pas toute l’Église : il faut aussi des lieux plus larges, des assemblées amples, des éléments d’organisation qui permettent le tissage heureux de cette diversité et rendent des services que les petits groupes ne peuvent pas offrir. Il n’empêche : ces lieux communautaires sont ceux qui ont les meilleures chances de ressembler à ce que Jésus a fait avec ses premiers disciples. Par ailleurs, tout ce qui existe dans le catholicisme est porté par elles. La communauté de Taizé en donne un exemple parlant : jamais on ne verrait des milliers de jeunes de toute l’Europe se rassembler sur la colline, s’il n’y vivait pas une fraternité monastique ouverte et priante.
En France, en Belgique et en d’autres pays, les moyens dont l’Église catholique dispose sont en diminution rapide : les prêtres deviennent rares et leur âge moyen augmente, les assemblées sont clairsemées et les forces vives déclinent, les moyens financiers se tarissent. Face à la pénurie grandissante, la plupart des diocèses ont entrepris de rationaliser ou de fusionner les paroisses, regroupant les services et diminuant l’offre liturgique. Une telle réorganisation est sans doute indispensable en beaucoup de lieux. Il ne faudrait pas qu’elle aboutisse à détricoter les liens de proximité pour constituer des ensembles de plus en plus impersonnels : l’Église y perdrait son âme !
Conscient de ce danger, le diocèse de Poitiers met précisément l’accent sur les communautés locales. Quand une communauté réunit les conditions nécessaires et peut garantir que seront assurés les services essentiels (liturgie, catéchèse, diaconie, équilibre financier et coordination), elle est reconnue officiellement et envoyée en mission par l’évêque. Dans ce projet, la communauté a sa consistance propre, qui ne dépend pas du prêtre, même si celui-ci continue à y jouer un rôle important. La pastorale des diocèses d’Arras et de Nice propose un peu partout des « maisons d’Évangile », où l’on apprend à lire ensemble les grands témoignages fondateurs ; ces lieux sont générateurs de toute une vie. Il en va de même pour les fraternités diocésaines des Parvis, dans le diocèse de Lille. Les monastères accueillent de plus en plus de personnes qui viennent y trouver le silence, la prière, l’écoute et la paix du cœur. On pourrait multiplier les exemples.
Comment imaginer la présence catholique à l’heure de la pénurie ? Il n’est pas indispensable de conserver toutes les structures actuelles. Il n’est pas souhaitable d’entre­prendre une « reconquête catholique » de la société, comme si tout homme devait être chrétien. En revanche, il est vital que se déploie – souvent dans la discrétion – un réseau de lieux communautaires très divers où la fraternité a goût d’Évangile. Ces lieux d’Église sont et seront signes d’espérance pour le monde !
 


[1] Je résume ici le premier chapitre de mon livre Le Marché, le Temple et l’Évangile, Paris, éd. du Cerf, 2010, pp. 19-62.

 

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