SPIRITUALITE

LES NOCES DE L'UNIVERS

Par Philippe MAC LEOD, L'infini en toute vie

Il est des moments de grande lumière où la vie en nous s'amplifie. Le monde se charge alors d'une réalité nouvelle, longtemps tenue secrète, comme s'il prenait sens soudain, sens, force et vérité. Quelque chose d'imprévisible s'impose au-dessus de quotidien, que je n'avais pas demandé, qu'il m'était impossible d'imaginer et qui me comble au-delà de tout ce que je pouvais attendre.

À l'origine de ce bouleversement, la chute d'une feuille, lente, presque irréelle, qui semble porter dans les airs limpides la légèreté du temps, le mouvement des astres, le glissement sans bruit des nuages à l'horizon...

Une autre fois, d'une manière aussi inattendue, ce sera l'immensité éblouissante d'un paysage marin, quand l'espace tout entier devient souffle, vertige, ivresse. Les grandeurs, dans ce domaine, n'ont plus guère d'importance, car l'émotion surgit de la mince faille qui s'ouvre dans l'épaisseur de nos enfermements, de nos indifférences et de nos paresses. Nos yeux se dessillent enfin, des voiles se déchirent, le jour lui-même éclaire plus loin que la surface des choses.

Un grand ciel gorgé de clarté comme un fruit mûr, une muraille de granit rose sculptée par l'air ou la vague, des vallées profondes qui dessinent des harmonies secrètes : tout parle autour de nous, tout respire et témoigne. Mais plus encore, ce point sensible dans les replis de la chair, ce murmure de la vie qui me traverse comme le chant d'une source ininterrompue, l'espace de mon regard qui se mêle à celui du monde ne participent-ils pas de la même énigme ? La présence diffuse que je sens partout, la plénitude qui me déborde et illumine la nature d'un jour neuf prennent leur source de mes deux yeux ouverts, tendus comme de jeunes feuilles à la cime des arbres. Si tout parle alentour, si la campagne semble vibrer, c'est qu'en moi une corde négligée vient de s'éveiller.

Le degré de profondeur où s'enracine ma vie consciente devient la mesure de l'univers. Plus rien ne m'est étranger, les galaxies les plus lointaines comme le caillou blanc dans la poussière au bout de mes souliers. Au fond de moi, de ma chair pourtant si fragile qui fait de cet aujourd'hui quelque chose d'unique, je peux ressentir la force étourdissante que le firmament déploie au-dessus des monts. Au centre de mon être, un point de divergence se dégage, où tous les fils se nouent, où toutes les lignes du visible se rejoignent en un même mystère, qui suffit à donner sens à ma vie présente.

N'est-ce pas l'intuition profonde d'un destin commun qui nous pousse à porter une main amicale sur le tronc des arbres, sur le rocher nu brûlé par le soleil, pour entendre battre la sève du monde monter en nous ? Les anciens imaginaient des esprits derrière chaque forme. C'est l'intimité humaine que nous découvrons aujourd'hui, car la beauté du monde nous renvoie au miracle permanent que nous sommes. Nous comprenons alors combien le sacré réside dans cette vie cachée qui palpite au creux de notre chair. L'élévation des montagnes comme le souffle de la mer nous pénètrent pour dire à notre âme d'où elle vient, le sens qui a été déposé en elle, l'avenir dont elle a désormais la charge. L'homme fait corps avec le monde, en même temps qu'il s'en dégage, pour le porter un peu plus haut par sa contemplation et l'entraîner dans son élan. Il rend à la nature ce qu'elle lui a transmis. Il la prolonge en l'affinant, en la spiritualisant, en la glorifiant, dans le droit fil d'une orientation insufflée dès l'origine.

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