DOSSIER: BONHEUR & SOLITUDE

Nouvelles éthiques de Joie ?  Que deviendra l’humanité ?

Abbé Philippe DUPRIEZ

Aurions-nous quelque répulsion à prendre en considération le phénomène de « l’homme augmenté », celui qui dorénavant en vient à maîtriser la nature au lieu d’être limité par la nature, celui qu’on valorise aujourd’hui sous de nombreuses coutures de l’omniprésente science ?  Ne devons-nous pas nous poser la question de ce que nous pourrions devenir dans le sillage de l’intelligence artificielle ? On l’a déjà quelque peu abordé dans des Notes de Travail précédentes, et ne devons-nous pas continuer, sans attendre, à traiter de la condition humaine envisageable au fil des décennies prochaines ?

L’Église a été un facteur de poids dans la considération de ce que doit être l’homme. Nous avons hérité de propositions pleines de saveur mais aussi par exemple de tragédies comme les politiques d’inquisition du 13ème au 15ème siècles. Et si on n’a plus torturé et brûlé des infidèles, renégats, on a néanmoins beaucoup conservé l’esprit d’autorité sur les croyants par-delà de tels événements.

C’est l’Église par son caractère institutionnel qui disposait, dans notre Europe et au-delà, de la puissance dite morale. C’est elle qui tenait nomenclature des péchés et de leur gravité dans le peuple. La conception janséniste ultérieure, très active dans notre région, du rôle pécheur des hommes, a été incrustée dans les pensées. L’Église réglementait les prescrits moraux et en conséquence la description de ce qui était le péché et la règle de bonne conduite. Elle détenait le tampon approbateur ou non du bien dire et du bien faire. La morale sexuelle était des plus dirigiste, contrôlée, maîtrisée. Il ne faut pas ignorer bien sûr qu’avec des dérives débridées à la marge la sexualité pouvait entraîner des blessures lourdes d’effets. Cette morale y était donc particulièrement sensible. Les définitions de ce que sont les relations sexuelles, le mariage, la continence, la contraception, le divorce, le meurtre, l’euthanasie, et bien d’autres attitudes, avaient leurs canons théologiques.
Or, aujourd’hui les connaissances scientifiques ont déjoué les pièges d’une morale restrictive. L’Église ne détient plus aujourd’hui les clefs de la vie morale de l’humanité. Elle peut selon l’entendement des uns et des autres se maintenir et prendre place privilégiée au niveau de la réflexion spirituelle de l’humanité, et la soumettre aux sociétés. Mais retenons que tant que l’Église restera à son avis le pouvoir moral au lieu d’être une proposition de vie de joie intense, communautaire autant qu’individuelle, elle s’affaiblira et se disloquera.

Tout développer ici devant l’immensité de la tâche est une utopie mais saisir le questionnement sous un aspect, ne serait-ce pas à notre sereine portée une bonne manière d’être dans le coup quant à l’avenir ? Voyons dans le témoignage qui va nous être livré en exemple le questionnement face à l’acte d’euthanasie, strictement condamné dans le passé, aux heures où on mourait approximativement à 65 ans au lieu des 90 voire davantage d’aujourd’hui, aux heures où la technologie maintient techniquement ou artificiellement nos vies condamnées quand même d’une façon ou l’autre à l’obsolescence.

S’interroger et réfléchir « ouvertement » sur des sujets aussi délicats supprime-t-il la foi qui se dilate par nos convictions d’incarnations, croissances, engagements, épuisements, mort et dignité définitive dans l’au-delà, en totale harmonie dans la gloire, c’est-à-dire dans la dignité de Dieu ?

Nous n’avons pas de réponse intangible devant nos questionnements de sociétés nouveaux, mais pourquoi ne pas croire que tel est un questionnement légitime et source pour une humanité qui ne veut pas tomber en léthargie, une humanité qui ne s’endort pas alors qu’il y a de grands défis à relever, une humanité qui est passionnée de vivre, une humanité en pleine recherche de bonheur et qui peut trouver la joie.

 

Euthanasie et Agir en Chrétien Informé

Par Patrick HAMANDE, Infirmier qualifié en soins palliatifs en brabant wallon

Je suis infirmier qualifié en soins palliatifs en Maison de Repos et de Soins en Brabant Wallon.
En juillet prochain, je fêterai mes 30 années de travail comme infirmier. Si je prends le temps de regarder en arrière, je dois bien constater que beaucoup de choses ont changé. La science a évolué sur la pratique de la fécondation in-vitro. L’avortement et l’euthanasie ont été dépénalisés. Le propos n’est pas de remettre en cause ces choix politiques. Nous avons le devoir de continuer à nous poser des questions. J’ai conscience que le sujet est très délicat.  Mais la société d’aujourd’hui nous impose une remise en question. Il me semble qu’il nous faut accueillir ces changements et adapter notre réflexion. Il est bien plus simple de balancer une interdiction que de se poser les questions « Que fait-on ? Comment réagissons-nous ? Quelle part laisse-t-on à la conscience de chacun ? ». Agir en chrétien informé est vraiment pour moi une question de sens ! Je dois m’informer, me former, discuter, réfléchir et finalement trancher en toute indépendance.

Il m’est impossible de dissocier ma vie professionnelle de ma vie privée. Il me semble que je dois vous citer deux évènements majeurs de mon enfance. D’une part, mes parents ont perdu 4 enfants, d’autre part ma maman est décédée d’un cancer à 50 ans. Ce dernier décès remonte à 1984 et grâce à des soutiens nous avons pu garder maman à la maison avec une perfusion en voie centrale. A l’époque on ne parlait pas encore de soins palliatifs.

Le thème d’année à l’ACI est le bonheur. Je pense qu’il est possible comme chrétien de vivre le bonheur dans la mouvance de l’euthanasie. D’emblée ma position semble étrange voire impossible. Et pourtant je vais tenter de vous dire pourquoi.
Je le concède, l’exemple qui me servira au cours de cet article est l’exemple « parfait ». Je pense néanmoins que l’éclairage devrait peut-être être source d’inspiration.

Mme X est entrée dans notre MRS avec une maladie lourde et en phase terminale. Mme est bien soignée, toujours bien habillée. Elle accorde énormément d’importance à sa présentation.  Mme a de très bons contacts avec ses enfants mais aussi toute sa famille. Tout l’entourage est bien en harmonie face à la décision prise. Depuis le début, elle nous a informés qu’elle avait fait les démarches pour bénéficier de l’euthanasie. Ces propos étaient confirmés par sa famille. Par la suite sa santé se dégrade, et ne lui  permet plus d’avoir une apparence jolie comme elle le souhaitait. Nous savons très bien que tout peut basculer très vite vers un décès vraiment inconfortable (possibilité de douleurs importantes et généralisées combinée à des difficultés respiratoires).

La question de l’euthanasie a été pour moi pendant longtemps un sujet tabou. Je ne voulais même pas entendre la question pour des raisons de convictions personnelles et religieuses.  Par contre, l’idée de la transgression crée chez moi beaucoup de réflexions. J’avais besoin de créer un lien entre ma pensée et l’écriture biblique. Je ne pouvais pas avancer dans l’approche du sujet sans faire un lien. Ce lien a été possible après un échange avec Dominique Jacqmain, infirmier, théologien et professeur à l’UCL. Nous avons discuté de la parabole du « Bon Samaritain ». J’ai reçu son témoignage et je l’ai adapté à ma situation.

Dans mon milieu, j’ai des collègues qui ne peuvent toujours pas entendre la question de l’euthanasie. Dans mon équipe, certaines personnes refusaient d’être présentes le jour de l’acte ou même d’effectuer la toilette mortuaire. Je ne pouvais pas accepter de telles positions.

Si je repense au Samaritain de l’Evangile (Luc 10, 29-37), je constate que les personnes les plus proches culturellement se détournent du blessé pour des motifs de pureté. J’observe que s’y intéresse une personne étrangère pour qui initialement il est interdit d’entrer en contact.  Or, il y a là une notion d’urgence, ce quelque chose qui s’impose à vous et que vous n’avez pas voulu. Ensuite ce Samaritain ne se sent pas à l’aise pour assurer le suivi, il confie alors son malade à l’aubergiste. Ce dernier prendra le temps de l’écouter et le soignera. On ne saura jamais si le Samaritain est revenu, ni même si le blessé a survécu.

Par mon métier depuis plusieurs années, j’ai acquis la conviction d’être engagé de par mon diplôme et non de par mes convictions. Ce point est essentiel ! Un infirmier a dans sa définition de fonction le devoir d’être à l’écoute et de conseil. A mes yeux, tout infirmier a le devoir d’être Samaritain. Par contre il pourrait se dessaisir d’une question qu’il ne peut résoudre, veillant à la transmettre à un collègue qui pourrait devenir l’aubergiste.

Dans l’exemple qui m’occupe, j’ai été ce Samaritain car j’ai entendu la question. Et pour moi  la demande était fondée. La première étape était franchie ! Ensuite je suis devenu l’aubergiste.  D’une part, j’ai aidé la personne à faire en sorte que sa demande entre dans le cadre légal existant. D’autre part, j’ai pu moi aussi évoluer dans mon sentiment. Des contacts se sont créés avec le médecin traitant et avec la famille. Tous ensemble, nous avons acquis la conviction qu’il s’agirait pour Mme d’une délivrance. Les conditions étaient rassemblées pour que tout se passe au mieux. Madame a dit au revoir aux siens. Madame a choisi les partenaires qui seraient présents lors de l’euthanasie, je n’en faisais pas partie. Elle connaissait mes convictions, j’ai reçu son choix comme un respect de celles-ci. Et pourtant, de mon point de vue j’aurais voulu par cohérence aller jusqu’au bout.

Avec le recul, je me sens heureux d’avoir pu aider cette dame à obtenir ce qu’elle voulait. La famille n’avait pas assez d’éloges qu’une personne telle que je suis puisse entendre et accompagner la question. Alors oui, même si la mort a été provoquée, j’estime qu’on peut en être heureux. C’est le bonheur de l’autre qui doit nous conduire dans nos choix. Je n’ai pas la conviction d’avoir perdu ma personnalité en accompagnant ce résident. J’ai conservé mon discernement et j’ai agi en  pleine connaissance.  

Ci-dessus j’ai décrit l’exemple « parfait ».  Surles 4 euthanasies vécues au sein de notre MRS, ce fut le seul à être en parfaite adéquation (famille, médecin, équipe soignante, direction).

Je me dois tout de même une précision majeure. La demande d’euthanasie est un acte fait par la personne pour elle-même. Cette demande est personnelle et n’inclut nullement l’entourage proche. Vous comprenez dès lors l’incompréhension que peuvent vivre certaines familles. Les sentiments de regret, de culpabilité sont souvent présents. Pour ces familles, il est très difficile d’admettre que la vie puisse être ainsi raccourcie. En tant que professionnel il m’est arrivé de penser : cette réaction est très égoïste, ne tenant pas compte de la réalité de l’autre. Voilà un exemple de plus qui démontre l’importance du rôle de(s) l’aubergiste(s) dénommés médecin traitant, infirmier, aide-soignant ou psychologue. Nous avons le devoir de les accompagner et si possible d’obtenir leur adhésion. Il arrive aussi que l’équipe sur place ne soit pas en accord avec la démarche. Dans ce cas le médecin devra trouver des ressources extérieures pour pratiquer ce qui lui semble bon.

Le sujet n’est jamais clos ! Il est sans cesse à remettre en réflexion. Par amour pour l’autre, il me semble que nous pouvons accepter le geste qu’il attend. Il me semble que si nous acceptons qu’il s’agisse d’une transgression par amour, alors nous nous exposons moins au jugement de l’autre. Nous savons que l’acte est interdit selon notre conscience MAIS nous dévions de ce concept pour aller à la rencontre de notre être cher qui est en souffrance. En fin de compte quoi que nous fassions la mort arrivera ! Et si nous considérons la résurrection de Jésus comme un nœud de communication n’y a-t-il pas là une belle opportunité.
Une conviction profonde me conduit : « Il vaut mieux une qualité de vie, qu’une quantité de vie ».

Il n’y a pas de situations désespérées mais il existe des personnes qui désespèrent des situations

                        
Je reste ouvert au débat et à l’échange d’idées, pour cette raison je donne mon e-mail patrick.hamande@skynet.be

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