DOSSIER: le savoir du futur

La danse binaire des algorithmes

Par Marie-Pierre JADIN

Algorithme : voici un mot un peu savant, que pourtant tout le monde utilise de nos jours… Mais qu'est-ce exactement qu'un algorithme, et surtout, quelles sont ses applications dans le monde d'aujourd'hui ?

Le mot « algorithme » a été francisé à partir du nom d'un grand mathématicien persan : Al Khwarizmi (vers l'an 820). Celui-ci introduisit en Occident la numération décimale (rapportée d'Inde) et enseigna les règles élémentaires des calculs s'y rapportant. La notion d'algorithme est donc historiquement liée aux manipulations numériques, mais elle s'est progressivement développée pour porter sur des objets de plus en plus complexes, des textes, des images, des formules logiques, des objets physiques, etc.
Un algorithme est une suite logique et méthodique. Une façon systématique de procéder pour faire quelque chose : trier des objets, situer des villes sur une carte, multiplier deux nombres, chercher un mot dans le dictionnaire…  Cette façon de procéder nous simplifie la vie ! Pas besoin de compter sur nos doigts combien font 7 multipliés par 7, puisque les tables de multiplications, bien ordonnées  et méthodiques, nous apportent la réponse de façon immédiate. De même les mots rangés sagement dans le dictionnaire, selon l'ordre alphabétique, sont facilement repérables. Et ainsi de suite.
Jusque là, rien de très compliqué.

Faisons un saut dans le temps : en 1936, Turing invente une machine qui permet de résoudre, à partir d'un système binaire, des calculs à base de chiffres qui s'implémentent les uns aux autres. Autrement dit, avec 0 et 1 vous pouvez résoudre toutes les opérations possibles, si vous travaillez de façon systématique. Ce que fait la machine de Turing. Celle-ci a été inventée avant les ordinateurs. Elle utilise les algorithmes afin de résoudre rapidement des opérations qui prendraient parfois des années à l'humain.

Les ordinateurs, depuis le début, utilisent ce système binaire pour fonctionner. En fait on n'a rien trouvé de plus efficace, même si le niveau des algorithmes n'a fait que se complexifier. A la base de toute programmation, il y a toujours 0 et 1 !

Sur base de concepts simples en apparence, on en est arrivé à construire des machines d'une extrême complexité.

Ainsi les moteurs de recherche d'Internet utilisent-ils des algorithmes puissants qui nous permettent d'obtenir des informations sur l'objet de nos recherches en à peine quelques secondes ; et cela parmi des millions de possibilités (rien que pour des recherches en français).

En même temps, un moteur de recherche comme Google, envoie notre demande à des millions d'annonceurs. Vos boîtes mails sont décryptées et les mots que vous écrivez sont analysés par des algorithmes aussi : cela donne des résultats quelquefois étranges. Je me souviens avoir parlé dans un mail, d'un livre dont le titre commençait par 'J'habite…' Aussitôt, le bandeau de pubs qui est apparaît sur la droite de l'écran (lorsqu'on n'a pas activé de bloqueur de publicités) me donnait des renseignements sur des agences immobilières ! Oui, les algorithmes sont impressionnants d'efficacité et de rapidité, mais ils n'analysent pas toujours correctement les infos qui leur sont soumises...

De nos jours, on peut dire sans prendre trop de risque d'exagération (et sans mauvais jeu de mot), que les algorithmes rythment toute notre vie : lorsque vous payez avec une carte de banque, les données entrées dans l'ordinateur de votre banque permettent de vous « tracer ». Quand vous allumez votre ordinateur et vous connectez à Internet, là aussi vous êtes repéré : quel genre de pub recevez-vous par mail ? Elle sont souvent liées à votre âge, votre sexe, vos centres d'intérêt (les recherches que vous effectuez sur le net par exemple), votre lieu et mode de vie, etc. Avez-vous une voiture, partez-vous souvent en voyage, avez-vous de la famille qui vit à l'étranger, possédez-vous un chien, un chat, un jardin, utilisez-vous davantage votre tablette, votre smartphone ou votre bon vieil ordinateur ? Les algorithmes savent découvrir tout cela...

A l'ACi, vous êtes sans doute peu nombreux à être inscrits sur Facebook. Mais Facebook, avec près de 2 milliards d'utilisateurs dans le monde, est une des applications les plus utilisées sur nos ordinateurs. Et Facebook garde tout de tous ses utilisateurs. Ce sont des centaines de milliards de données qui sont collectées et stockées dans des ordinateurs surpuissants. A priori cela ne semble pas bien effrayant, quand on n'a rien à se reprocher… Mais il faut savoir que le moindre de vos instants que vous captez et postez sur Facebook reste inscrit « à jamais » quelque part dans la mémoire informatique du monde. En outre, Facebook, grâce à des algorithmes complexes, filtre ce qu'il vous donne à voir. Une façon de vous donner une certaine vision du monde, qui ne sera pas la même selon l'endroit où vous vivez sur la planète, vos moyens financiers et les idées philosophiques de vos « amis »...

Et si vous n'utilisez pas d'ordinateur ni de smartphone, vous êtes invisible, pensez-vous ? Non, car d'autres les utilisent pour vous. Déjà cité, le cas des cartes de banque, mais aussi quand vous allez chez le médecin ou à l'hôpital, les données vous concernant sont informatisées. Si vous vous inscrivez à un cours ou une formation, si vous réservez un billet d'avion dans une agence de voyage, si vous avez des cartes de fidélité dans tel ou tel magasin, etc.
Il faut être au courant de cela, car si nous ne pouvons empêcher Big Brother de « veiller » sur nous, autant que ce ne soit pas à notre insu !

Les algorithmes nous ont bien simplifié la vie, et ce depuis plus de mille ans. Mais de nos jours, il faut que les lois sur la protection de la vie privée soient adaptées. C'est notre rôle de citoyen que de veiller à ce que ces lois soient mises en œuvre et respectées, même par des multinationales étrangères et toutes puissantes.

Le grand Al Khwarizmi, ou Turing, se doutaient-ils de la machine qu'ils avaient, chacun à leur façon, mise en route ?

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