SPIRITUALITE

Tout en sang

Par Philippe DUPRIEZ

De sang, il en coule partout. Dans nos veines mais aussi sur les champs de bataille, et dans nos hôpitaux. Le sang est un facteur clé pour vivre, et s’il se perd c’est à en mourir.

Aussi, qui de nous peut dire que jamais il ne tend l’oreille quand on fait allusion au sang dans une conversation, une lecture, un regard de film, un passage à hauteur d’un accident de la route ?

Ne nous faisons-nous pas du mauvais sang quand la roue de notre vie quotidienne, ou celle d’un conjoint ou d’un enfant, ne tourne pas bien ? Ou encore « bon sang » qu’est-ce qu’il a mangé aujourd’hui pour être ainsi acariâtre et hors de lui, ou si enjoué ! Ou encore, c’est sur un coup de sang qu’elle a pris telle initiative qui n’est pas dans ses habitudes !

J’ai entendu il y a peu Bruno Cazin, médecin hématologue devenu prêtre et aujourd’hui vicaire général du diocèse de Lille. J’ai gardé mémoire entre autres de ceci : « de tous les éléments du corps le sang est le seul organe fluide dont on ne connaît pas les limites ; il est le secteur de la recherche médicale qui ne cesse de se développer et de découvrir des générosités antérieurement insoupçonnées. C’est au travers du sang, lié notons-le traditionnellement à la sexualité et à la violence, que l’homme dispose d’une énergie inouïe mais aussi qu’une maladie est apte à se propager. Ainsi l’hématologie est présente un peu partout dans l’analyse de nos vies : le sang est très chargé symboliquement, même en l’âme contenue dans le souffle et par lui. Il y a dans notre sang une assimilation à notre identité au point qu’une transfusion sanguine produit toujours un impact psychologique important. Ce n’est pas par hasard qu’ont régulièrement lieu des débats sur le don ou non de sang par des personnes que la société considère comme atteintes de maux handicapants.

Le sang est la vie donnée en nous, auquel nous tenons comme à la prunelle de nos yeux. Et ce n’est pas par hasard que dans les hôpitaux, où on ne cesse d’être confronté au sang et son flux, c’est par ricochet un haut lieu spirituel.

Par l’expérience personnelle d’une maladie nous sommes soudain marqués de pauvreté quelle que soit notre fortune, et d’impuissance, placés à la même enseigne que la multitude des autres, touchés par une perte d’autonomie. Appelés en fait à un autre regard sur les valeurs de la vie, remués dans notre corset par les marques de bonté et de tendresse à notre égard, vrai interstice des douceurs indestructibles dans un monde à tant de niveaux de constante violence.

Il y a un contrôle sanguin lors d’une maladie aggravée. Il ouvre les portes d’un combat à mener face à la fragilité et il aiguise la conscience du fait d’être mortel. Reconnaissons que cela va généralement à l’encontre de nos comportements antérieurs où nous vivons davantage comme si on n’allait pas mourir ; car l’angoisse de la mort nous tenaille, tout s’effondre, et il faut reconstruire. Il y a là une invitation à consentir qu’on ne possède pas la vie mais qu’on la reçoit du premier au dernier instant, significative de la première à la dernière goutte de notre sang.

C’est ici que, dans le récit biblique (Jean 20, 24-29), on peut toucher du doigt l’apport du Christ qui, très loin de négliger la dimension de la vie perçue par le flux dont le sang est porteur, invite l’apôtre Thomas, notre réactif jumeau d’humanité, à mettre son doigt, ou plutôt la main qui est outil de service, dans sa plaie du ressuscité alors qu’il doute, et de devenir ainsi en osmose frère de sang de Jésus jusqu’à la rencontre plénière de « Son Père et Notre Père ».

Rappelons-nous que le Christ, peu de temps avant, au soir de la Pâque juive, après en avoir vécu et nourri en maître la liturgie, entouré de ses disciples, après avoir déjà bu avec eux les coupes de vin d’abord celle manifestée de la ‘sanctification du peuple de Dieu’, ensuite celle de la ‘délivrance’ des esclavages d’Égypte et autres, et puis celle de ‘la bénédiction porteuse de rédemption’, s’empara de la quatrième déjà pleine depuis le début de la liturgie mais que personne ne saisissait, et la présenta en ‘coupe de la restauration de l’Alliance’ entre Dieu et les hommes  : « prenez et buvez de cette coupe de vin qui porte dorénavant le signe de mon sang versé pour vous », le sang donné, la vie de Dieu dans toute sa beauté (Matthieu 26, 26-29 ). Il prit cette coupe comme un père en saisit au cours d’un repas de mariage de son fils ou de sa fille et les invite ainsi que tous les convives, discours achevé, à lever leur verre en souhaits de vie heureuse du nouveau foyer. Similitude oui, mais cette fois plénitude !

En chrétiens informés, à la suite du Christ, comme lui décuplons, multiplions sans compter nos audaces d’offrande de nos vies, soyons toujours plus des citoyens, des êtres du partage, des êtres de transfusion de nos vies en nous construisant chaque jour dans le lien au Christ, notre sang divin.

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