CARTE BLANCHE : Accueillir les migrants en Europe?

Accueil des migrants : pourquoi nous pensons que l'Europe a tout faux

Acte I – 18 mars 2016, Bruxelles

Traditionnellement, les jeudi et vendredi de certaines semaines, Bruxelles devient, de facto, capitale européenne ! Chevaux de frise, cohortes de policiers et de militaires dans le quartier européen, valses d’hélicoptères, station de métro (Schuman) fermée, rues inaccessibles, embarras de circulation… Ce vendredi 18 mars n'a pas échappé à la règle. Le sommet des deux jours portait sur l'accord qui devait être entériné entre l'UE et la Turquie, à propos du renvoi vers la Turquie des migrants syriens arrivés sur le sol européen.

Au même moment avait lieu, à Molenbeek, l'arrestation de l'homme le plus recherché par les polices belge et française, Salah Abdeslam, soupçonné d'être impliqué dans les attentats du 13 novembre à Paris.

Vendredi soir, l'accord était signé et Salah Abdeslam arrêté. Le WE s'annoncerait radieux !

 

Marchandage de vies humaines

C'est déjà si loin, tout ça ! Pourtant, nous, membres des commissions de l'ACi, avons été scandalisés par cet accord, qui piétine la convention de Genève sur le statut des réfugiés (1951).

En outre, sa mise en œuvre était d'emblée caduque, comme l'ont prouvé certains événements récents :

- La Turquie, considérée désormais comme pays sûr pour l'accueil des migrants, n'offre pas de garanties réelles quant au respect de la convention de Genève. Or en 2013, l'UE avait déclaré ne renvoyer des demandeurs d'asile que dans les pays qui appliquent les termes de cette convention.

- Les migrants arrivent en Grèce par la mer Égée, depuis que la route des Balkans est fermée. C'est donc à la Grèce, pays virtuellement en faillite, que revient l'énorme tâche de gérer les arrivées et les renvois vers la Turquie.

- Le but officiel est de mettre fin aux filières de passeurs en mer Égée ; le résultat n'en est pourtant pas garanti, loin s'en faut. En outre, d'autres routes se créent, de plus en plus dangereuses pour les migrants (via l'Albanie et la Libye notamment).

- L'UE a fait des promesses à la Turquie, promesses qu'elle ne pourra vraisemblablement pas honorer : rien qu'en matière d'exemption de visa pour les ressortissants turcs souhaitant se rendre en Europe, la Turquie doit satisfaire à 72 critères. Or Erdogan a annoncé, début mai, que la Turquie ne changerait pas l'un des critères exigés, à savoir la réforme de la loi contre le terrorisme.

- Pour un Syrien renvoyé en Turquie par la Grèce, l'Europe accepte un migrant venu de Turquie. Mais cet « échange » de vies humaines est plafonné à 72.000 personnes, car l'Europe estime ne pas pouvoir accueillir plus de migrants.

Il s'agit de décisions populistes, de part et d'autre : les médias turcs ont relayé cet accord comme étant une victoire pour la Turquie : 3 milliards d'€ supplémentaires accordés par l'UE pour la gestion des camps en Turquie, la reprise des négociations pour l'adhésion de la Turquie à l'UE, la suppression des visas. Erdogan s'estime gagnant et l'a proclamé dans les médias officiels.

En Europe, les chefs des gouvernements pouvaient eux aussi crier victoire, puisque avec cet accord c'est une des portes d'entrée principales vers l'Europe qui se ferme.

 

Mais qui sort grandi de cet accord ?

- Les décideurs politiques du moment, soumis aux pressions des partis populistes et d'une partie de l'opinion publique, de plus en plus rétive à l'accueil des migrants, depuis que les crises, qui auraient cependant pu être anticipées, se succèdent ?

- L'Europe des Droits de l'Homme, terre d'accueil, qui n'a plus connu de guerre sur son territoire depuis 70 ans ? A-t-elle si vite oublié, cette Europe pourtant âgée, que ses ressortissants ont aussi fait partie des personnes déplacées, notamment durant la deuxième guerre mondiale ?

- Les migrants ballottés de pays en pays, parqués dans des camps précaires, quand ce n'est pas carrément la jungle, qui ne savent pas ce que demain leur réserve ? Vont-ils être renvoyés chez eux (un chez eux qui n'existe plus), vont-ils être expulsés vers la Turquie, pour une durée indéterminée ? Quel est le poids de l'attente d'une vie meilleure ? Comment s'en sort-on, que peut-on construire après des mois, des années de peur et d'incertitude ?

- Nous autres, citoyens européens ? Ne pas bouger, c'est être complice. Mais face à la machine Europe, comment ne pas se sentir impuissant… Il y a bien quelques pétitions qui circulent, il y a moyen d'aider les quelques réfugiés qui sont déjà là, en apportant des vivres ou en alphabétisant… Mais il y a aussi tous ceux qui pensent que l'on a raison de se protéger de cette « invasion » !

 

Acte II – 22 mars 2016, Bruxelles

Après les attentats, deux photos ont fait le buzz sur les réseaux sociaux : la première, celle d'un enfant réfugié dans un camp (en Grèce?), tenant à bout de bras une pancarte sur laquelle était écrit « Sorry for Brussels ».

La seconde, celle de cette petite fille bruxelloise, Place de la Bourse, tenant une pancarte sur laquelle on retrouvait la première photo de cet enfant, et en vis-à-vis ces mots : « Sorry for you too ».

Comment ne pas faire le lien ?

Comment ne pas réfléchir à plus long terme, et ne pas se dire que les germes de la violence sont semés au cœur de ces drames humains ?

Comment ne pas penser que ces gens qui fuient la violence et n'aspirent qu'à vivre en paix, qui sont repoussés avec la violence cynique de ceux qui ne veulent pas voir leur détresse, qui sont obligés de rebrousser chemin alors même qu'ils ont risqué leur vie pour arriver chez nous, comment ne pas penser que dans l'esprit de ces gens-là, donc, de certains d'entre eux du moins, la violence ne va pas faire son chemin jusqu'à l'irréparable ? Et quand bien même il ne s'agira, bien sûr, que d'une minorité, ce sera toujours trop. Si l'on veut que ces gens reconstruisent du positif à partir de ce qu'ils ont vécu en termes d'horreur, nous avons le devoir de les épauler, de leur montrer où se trouve le positif, ou se trouve le meilleur car jusqu'à présent, beaucoup trop d'entre eux n'ont vu que le pire…

 

Acte III – Et nous, ici et maintenant ?

Comment ne pas penser que nous avons tout faux, dans la gestion de cette crise humanitaire ?

Combien de temps allons-nous vivre dans le déni de la souffrance, combien de temps allons-nous tolérer ces accords honteux ? Quand allons-nous, à notre tour, dire « sorry for you » ? Et quand ces paroles seront-elles suivies d'effets positifs, de positions accueillantes et solidaires ?

Notre devoir de citoyens, aujourd'hui, est de dénoncer cet accord, mais aussi de prouver par nos actions et nos prises de parole, si modestes soient-elles, que oui, nous sommes prêts à accueillir ces gens qui fuient la guerre et la misère. Chaque geste compte, mais si chacun compte sur son voisin pour faire bouger les choses, alors rien ne change. Parler autour de nous de nos efforts, de nos petits gestes d'accueil, permet de montrer qu'il n'est pas si compliqué que cela d'accueillir l'autre. N'hésitez pas, en équipe ACi, à échanger à propos de ces « bonnes pratiques »...

Signature : les membres des commissions « coordination » et « migrations » de l'ASBL ACi (Agir en Chrétiens informés), association d'éducation permanente comptant 380 membres bruxellois et wallons.

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