DOSSIER: l'intergénérationnel interculturel

Structure familiale et relation intergénérationnelle au Rwanda

Par Isabelle NIBAKURE

Il est difficile de traiter cette question en peu de mots surtout pour des sociétés en mutation à cause de la rencontre des différentes cultures.

En ce qui concerne la société rwandaise, je pars d'une famille en milieu rural mais je privilégie des éléments qui peuvent se trouver encore dans le milieu urbain.

Le sujet va être abordé sous deux aspects proposés :

1. La structure familiale au Rwanda et les relations intergénérationnelles

2. Dans les habitudes des Rwandais qui vivent en Belgique, qu'est-ce qui reste de positif, quels sont les apports de la culture belge et qu'est-ce qui pose problème.

 

1. La structure familiale au Rwanda et les relations intergénérationnelles

Au sein de la famille, les relations intergénérationnelles sont fondées sur la culture. Le jeune couple qui se marie construit son foyer. Il n y a donc pas la cohabitation entre les parents et le nouveau couple ; toutefois, les grands-parents âgés ne vivent pas seuls; soit il y a des petits-enfants détachés qui vivent avec eux, soit et dans la mesure de leurs possibilités, leurs enfants leur trouvent une personne-aidante, bénévole ou rémunérée.

Dans le processus de préparation aux fiançailles, des acteurs intergénérationnels interviennent, car le couple fait partie de la famille élargie, celle-ci doit veiller, dès le point de départ, à réunir tous les éléments nécessaires à la stabilité de la future famille.

Le père doit estimer que son fils est suffisamment mature pour être responsable d'une famille.

Ensuite, en milieu rural, avant que le jeune homme ne fasse le choix de sa future fiancée, il y a une concertation en famille, pour bien échanger sur l’intégrité des membres de la famille de la future mariée et du comportement moral de celle-ci. Ce rôle « d' enquête » d'une manière discrète revient souvent à la tante paternelle. Elle joue également le rôle de conseillère.

Dans la famille de la jeune fille, ils font aussi la même chose. Dans les grandes villes, cette manière de faire a tendance à disparaître mais le jeune homme doit présenter sa future épouse à sa famille avant la célébration des fiançailles Le mariage, depuis sa préparation jusqu’à sa célébration, met en action plusieurs acteurs intergénérationnels. Il serait, dès lors, incompréhensible de se marier sans le consentement des parents ni faire la fête sans la participation de tous ces acteurs intergénérationnels : membres de la famille élargie, amis et même voisins...

La naissance du premier enfant va créer une dynamique intergénérationnelle même si le nouveau-né n'en est pas conscient: le mari devient père et l'épouse devient mère avec tous les rôles sociaux qui en découlent.

L'enfant comme tel joue un rôle intergénérationnel important. La maturité sociale des parents leur est procurée par la première naissance. L'homme peut prendre la parole en public en certaines circonstances ; l'épouse reçoit la couronne de la maternité, elle est mère, titre de la noblesse par excellence, car dans la culture rwandaise la mère est très respectée de génération en génération. Elle est faite pour «bénir» la vie qu'elle a portée.

L'enfant assure la perpétuité de la lignée paternelle. Sans enfant, il n'y a pas la génération suivante ! Le fils est l'accomplissement du couple.

Il est donc compréhensible que l'enfant soit aimé et que le couple ait un désir d'avoir un enfant le plus vite possible et d’engendrer le plus d'enfants possible. En quelque sorte le fils engendre ses parents, il est donc le premier maillon de la chaîne intergénérationnelle.

Comment? Parents, grands-parents, tantes, oncles, amis, voisins...

En milieu rwandais la transmission de la culture se fait aussi bien par les parents que par les autres membres de la famille.La transmission se fait par plusieurs canaux: l'imitation, le regard , la parole douce et ferme, la stimulation et la punition

L'imitation suppose une définition claire des responsabilités dans la famille. La manière dont les parents écoutent, répondent aux grands-parents, transmettent aux enfants la confiance qu'ils peuvent avoir en eux.

Le regard, doux et expressif est un moyen efficace de transmettre les valeurs. Les parents ne peuvent le faire que parce qu'ils ont été éduqués ainsi. En général, un enfant rwandais adapte progressivement son comportement par rapport au regard.

La parole: étant de la culture orale, la parole (contes, proverbes …) va jouer un rôle primordial dans les relations intergénérationnelles (transmission de la culture).

La stimulation est plus utilisée que la récompense (bravo, félicitation, tu es génial…). La récompense, quand elle est proposée, consiste souvent en un petit cadeau, une banane, des bombons , un vêtement à la fin de l'année ou simplement une permission d'aller visiter un membre de famille,

La sanction corporelle est aussi un moyen de corriger un enfant. Il lie la correction à la souffrance. Mais personne d'autre que les membres de familles ne frapperait l'enfant qui n'est pas le sien.

Qui éduque ? Acteurs principaux de la transmission intergénérationnelle

En ce qui concerne la transmission, en plus du père et de la mère, il y a les grands-parents, les tantes paternelles, les oncles, les grandes sœurs, les grands frères, les amis.

Les grands-parents sont incontournables dans la transmission de l'histoire familiale, mais aussi la richesse de la culture à travers les contes, les proverbes, les devinettes... Ils sont une « bibliothèque vivante».

Ils sont considérés comme « les sages » de la famille en qui on peut se nourrir de la sagesse, avoir confiance et se confier.

L'oncle et la tante ont un rôle important dans l'écoute et dans l'éducation; dans la préparation du mariage de leurs neveux et nièces et quelquefois dans l'aide à la résolution des conflits.

Tout enfant, et particulièrement la fille, est éduqué au respect de soi-même (avoir des amis fréquentables, être propre, parler doucement), à la serviabilité, surtout vis-à-vis des personnes plus âgées, à bien accomplir ce qu'il fait, à l’obéissance, non seulement aux membres de la famille proche et élargie mais également aux éducateurs-enseignants ainsi qu'à toute personne connue de la famille. L'enfant doit être poli vis à vis de toute personne et aider les personnes âgées. Les voisins ont un regard sur lui pour le protéger, il leur doit obéissance dans le cas où ils veulent lui éviter un danger.

Les éducateurs doivent veiller à éduquer l'enfant de manière à ce qu'il puisse développer une confiance en lui-même et en ses parents. Dès le jeune âge, il est éduqué à assumer des responsabilités correspondantes à son âge en vue de le préparer à être l'adulte de demain.

Dans ce processus intergénérationnel, l'enfant possède aussi des droits  : être aimé, protégé et scolarisé.

La scolarité des enfants est, en général, sous la responsabilité des parents, des frères et sœurs et/ou d'un ami.

En ce qui concerne la transmission culturelle, à part l'école pour certains, il n y a aucune institution qui intervient. L'enfant baigne dans le milieu éducatif principalement par l'exemple et la parole
 

2. Dans les habitudes des Rwandais qui vivent en Belgique qu'est-ce qui reste de positif, et qu'est-ce qui pose problème ? Quels sont les apports de la culture belge ?

A cause de la guerre, la structure familiale, sociale a éclaté. Le milieu culturel dans lequel l'enfant était baigné a brusquement changé. Il a perdu non seulement des amis, mais aussi des parents au sens large : ses repères.

En Belgique: qu'est-ce qui reste aux Rwandais

Il reste à l'enfant sa famille. L'enfant est éduqué par ses parents, dans le cas où ils ont survécu,

- La même langue : le français

- L'éducation au respect de la personne plus âgée

- la solidarité : s'entraider ici et aider les membres de sa famille restés au pays d'origine; entraide lors des difficultés de la vie.

- la fête : la naissance, les baptêmes, les fiançailles et le mariage restent de fêtes traditionnelles. Les rites traditionnels sont respectés et les discours traditionnels prononcés

- la capacité de se créer des liens d’amitié

- l'encouragement face à des situations nouvelles

- Petites initiatives à caractère socio-culturel : exemple, l'association « Solidaire », dont le but essentiel est la solidarité entre les membres

Il ne faut donc pas rêver de relation intergénérationnelle telle que les Rwandais l'ont vécue chez eux. D'autres facteurs véhiculant d'autres cultures vont entrer en jeu, sans se renier, il faut discerner et en tenir compte : j’apprécie le contenu de cette phrase « s’intégrer sans se confondre »

Qu'est-ce qui pose problème ?

Il ne faut pas rêver de relations intergénérationnelles telles que les Rwandais les ont vécues chez eux.

D'autres facteurs véhiculés par d'autres cultures vont entrer en jeu.

De la culture essentiellement orale, les jeunes vont être introduits dans une culture principalement écrite.

Le moyen de transmission se faisait de personne à personne au Rwanda, en Belgique, d'autres moyens de communication vont s'imposer : télévision, radio, gsm, Internet...

Les difficultés auxquelles les Rwandais essayent de faire face dès leur arrivée sont, entre autre :

- l'isolement : les relations sociales sont vécues autrement (pas de visite-surprise, il faut toujours s'annoncer pour ne pas se retrouver devant une porte fermée).

-L'éducation par « le groupe de référence qui n'est pas nécessairement choisi ». Les façons d'éduquer les enfants sont revisitées sinon cela crée des tensions parce que les enfants sont entraînés dans la culture vécue par les jeunes du même âge qu'eux. Dans ce groupe de référence, les mas-media jouent le rôle de la transmission de la culture dominante qui tente à devenir intergénérationnelle, interculturelle,internationale.

Cette transmission se fait par la chanson, la danse, l'habillement, le loisir... il arrive que des parents ne sont pas d'accord sur une certaine influence que les média ont sur leurs enfants.

- L'âge d'être adulte est définie par la loi. Certains jeunes, encouragés par les institutions comme le CPAS et la Justice de Paix entrent en conflit avec leur parents car ils voudraient « leur liberté ».

Au Rwanda, l'âge adulte était déterminé par la capacité de subvenir soi-même à ses besoins et à ceux de son foyer. Il arrive que les deux conceptions entrent en conflit et que malheureusement c'est l'institution qui remporte sans dialogue préalable avec des parents. (même si dans certains cas, comme la maltraitance par exemple, l'intervention d'une institution est nécessaire). Le constat général c'est que ici, « l'enfant est roi ».

Apports positifs de la culture belge en ce qui concerne la transmission intergénérationnelle

Ces aspects positifs permettent d'ouvrir les yeux sur d'autres modes de transmission intergénérationnelle sont nombreux :

- L’écriture transmet de génération en génération « l'arbre généalogique de la famille ». Lors des réunions familiales cet arbre, par les explications des parents et/ou des grands-parents, devient vivant. C'est une alternative efficace pour transmettre l'essentiel de la famille et lutter contre le trouble de mémoire. La photo le rend transportable partout. «  L'arbre généalogique est tellement important que certains jeunes Rwandais demandent aux parents de le constituer et de le commenter.

- L’écriture intergénérationnelle : ceux qui arrivent ici bénéficient des acquis transmis, de génération en génération, grâce à l' écriture transcrite dans les livres : ainsi par exemple, les livres, surtout d'Histoire, les bandes dessinées, mais aussi des acquis comme les services de mutualité...

- La culture des Droits de l'Homme : transmise de génération en génération depuis plus de 40 ans, elle est très appréciée par les Rwandais, surtout en ce qui concerne la liberté d'expression dans le respect de celle des autres. La tradition de l'engagement en Belgique, des uns et des autres, pour défendre une cause donnée (les centres fermés, les sans abris...) est positive.

- La scolarisation est un lieu de transmission interculturelle intergénérationnelle. Le programme Erasmus ouvre les jeunes aux cultures et aux valeurs des autres pays.

- Les maisons de repos, résidences pour des personnes âgées : de prime abord, il est difficile qu'un Rwandais apprécie ce genre de logement. En effet, les Rwandais restent dans leur maison ; si nécessaire, la famille envoie un des petits-enfants, qui vit chez eux (dans la campagne) ou leur paye quelqu'un si on vit en ville. Ils viennent rendre visite souvent. Un des soucis pour des Rwandais vivant en Belgique est de savoir si leurs parents sont entourés, sinon dans le meilleur de cas ils vont veiller à cela en leur envoyant de l'argent pour trouver quelqu'un qui les aide.

Les Rwandais vivant ici depuis longtemps se rendent compte que dans certains cas, probablement causés par la pauvreté économique, l'étroitesse du logement qui en découle, les enfants sont obligés de « placer » leurs parents.

Ce qui est appréciable c'est que certaines personnes privées et certaines organisations publiques ont commencé à penser à des alternatives nouvelles : logement intergénérationnel; amélioration des logements pour les personnes âgées, (petites maisons avec objectif de solidarité et d'autonomie)… Le fait de rester chez soi et de bénéficier des services sociaux, médicaux, « soins à domicile », ces initiatives continuent à mobiliser les pouvoirs publics et les privés. Dans ces perspectives humanisantes, notre association Solidaire aimerait s'inscrire dans cette dynamique, mais il lui manque des moyens financiers.

En conclusion

Dans le but de continuer l'échange, j'aimerais exprimer ce qui suit :

- la transmission interculturelle en Belgique ne peut être abordée que par les Belges. Ce que j'en dis n'est que quelques aspects, sûrement superficiels, observables, limités. Je serai heureuse de continuer l'échange.

- J'aimerais rendre hommage aux grands-parents, étant proche des familles et particulièrement de celles que je rencontre au sein de l' ACi, je me rends compte que leur responsabilité dans l'éducation de leurs petits-enfants, et donc dans leur rôle de la transmission est incontournable.

- vivre en Belgique c'est aimer le peuple qui nous accueille et se sentir partie prenante dans la construction ensemble de notre histoire commune d'aujourd'hui. Les rwandais trouvent parmi leurs amis « des tantes, sœurs, frères, mères de substitution » pour leurs enfants. Seule l’amitié permet cela.

En ce qui concerne la construction d'une histoire commune, nous avons des alliés, principalement la langue commune et la Charte des Droits de l'Homme. D'ici 50 ans il y aura, peut-être l' intergénérationnel enrichi par des apports interculturels.

Plus les amitiés se créent entre les Belges et les Rwandais plus les Rwandais découvrent que la place de l'éducation en famille et celle de grands-parents dans la transmission intergénérationnelle est irremplaçable même si, dans une société multiculturelle et en perpétuelle évolution, cela devient difficile. Néanmoins, l'ouverture à d'autres cultures, dans le meilleur des cas, est un enrichissement.

Merci à toi Jeannette Nyirasafali d'avoir accepté de lire et d'enrichir ce texte

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