DOSSIER: l'intergénérationnel interculturel

 En Afrique, aux pays des Grands Lacs, la culture locale et la Bible vont dans le même sens

Par BAKINAHE RAÏSSA

Être vieux en Afrique, du moins dans les Pays des Grands Lacs, dont je suis originaire, est considéré comme une bénédiction de Dieu. Dans la Bible il est écrit, « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu te donne » Exode 20, 12 (La Bible Sainte, revue 1975).

Aussi, loin que cela remonte dans mes souvenirs et de par les témoignages que j’ai reçus de mes parents et eux des leurs, un enfant se doit de prendre soin de ses parents âgés, vieillissants, non pas que cela soit une obligation mais un devoir moral, un juste retour des choses après qu’ils aient pris soin de nous élever depuis le berceau.

Dès le plus jeune âge, nous vivons en communauté où les valeurs de la famille, de solidarité, de partage, de respect des plus âgés et des plus faibles nous sont transmises. La famille n’étant pas seulement constituée des membres de la nôtre, mais de la communauté dans son ensemble. Tout le monde participe de ce fait à l’éducation des plus jeunes, lui transmettant à son tour ces valeurs. Non seulement toute personne plus âgée a automatiquement le statut de mère et/ou de père pour tout enfant et pour tout adolescent, mais aussi être vieux en Afrique implique automatiquement le respect et la sollicitude des plus jeunes car le vieux ou la vieille est synonyme de sagesse, d’expérience de vie et donc de conseils précieux pour les jeunes en termes d’intelligence de vie.

En Afrique, nommer une personne âgée doit témoigner de l’inclusion de la famille biologique dans la famille sociale

Le fait que les personnes âgées soient automatiquement nos pères et nos mères invite au respect à leur égard. La nomination en est un des exemples.

En effet, tout parent en Afrique n’est pas appelé par son prénom. Il y a toujours le nom commun maman ou papa accompagné du prénom de ce dernier ou de celui de l’aîné de ses enfants. Appeler un parent par son nom sans cette précaution d’usage est signe d’un manque manifeste de respect. C’est ramener le parent au rang d’égal et bannir certaines limites comme le droit d’aînesse. C’est une norme communautaire établie et acceptée par tout un chacun. La personne âgée est nommée Mze ou Mutama (vieux en swahili et en kirundi) termes marquant le respect et l’estime dus aux personnes âgées.

Je me souviens, de haut de mes 13 ans, j’ai abordé la mère de ma meilleure amie par le prénom de sa fille, maman Jennifer. Elle m’a immédiatement fait remarquer que cela voulait dire qu’elle n’était pas une mère pour moi, et que je marquais la différence, alors que pour elle et toutes les mamans, il n’y a pas de différences. L’enfant fait partie de la communauté et tout le monde participe à son éducation.

Le capital sagesse des vieux en Afrique

L’Afrique est un continent où les vieux représentent un grand capital richesse pour les enfants, les jeunes, les adolescents et toute la communauté. Ils témoignent de nos origines, de l’histoire immédiate et de notre identité. Un vieillard qui meurt en Afrique est une bibliothèque qui brûle disait l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ.

Dans la vie sociale, nos grands-parents ne sont pas infantilisés. Ils sont consultés pour toutes les décisions concernant la famille. Ils restent vivre avec l’un des enfants et sont toujours entourés de leurs enfants et petits-enfants. Ils voient grandir leurs petits-enfants avec lesquels une complicité s’installe. Ils nous confient leurs joies, peines, angoisses. Ils nous guident sur le chemin de l’apprentissage de la vie. Ils sont d’un grand secours dans l’éducation que nous transmettons à nos enfants. Ils ont une interaction avec le monde actif et vivant par les biais de nos conversations. Ils nous parlent et nous sommes à leur écoute.

En conséquence, c’est autant un honneur en Afrique que de s’occuper des personnes âgées, synonymes de nos parents, qu’une chance de pouvoir le faire, car cela se mérite et est sources de multiples bénédictions.

Il en résulte que la culture africaine qui rétribue ceux qui s’occupent des personnes âgées via des bénédictions automatiques qui en découlent, est en phase avec la bénédiction divine que réserve le christianisme à ceux qui obéissent à leurs pères et à leurs mères : abandonner des personnes âgées ou laisser celles-ci aux soins d’une tierce personne est une honte pour la famille qui le fait.

Clin d’œil croisé Afrique/Europe des vieux

Quand pour la première fois, je suis arrivée en Europe, j’ai été choquée, malgré le confort ambiant, de voir toutes ces personnes âgées rassemblées en un lieu : la maison de repos. Pas de jeune autour, sauf le personnel soignant. Le monde dans lequel ils vivent est orphelin d’enfants et d’adolescents. Puis, je me suis posé la question de savoir pourquoi cette appellation de maison de repos. Ne se repose-t-on pas après un gros effort, une fatigue ? Bien sûr, ces personnes devaient être fatiguées. Après une vie à travailler, elles étaient maintenant fatiguées et méritaient bien ce long repos, coupées de tout. Puis je me suis demandé pourquoi on leur parlait comme à de petits enfants.

Au fil des mois et des années, j’ai fini plus ou moins par comprendre. Le fait que mamy et papy – nouveaux mots que j’ai découverts – étaient « placés », dans ce même contexte, n’était la faute de personne. La société européenne avait trouvé une solution au problème, de s’occuper autrement des personnes âgées dans un modèle sociétal à la dérive de certaines valeurs où l’individualisme et l’égoïsme poussés par un capitalisme à outrance entraînent un manque de temps et de la sollicitude pour les autres. Tous, nous sommes pris dans cet engrenage. N’est-ce pas rassurant d’aller travailler, l’esprit tranquille sachant que nos « vieux » parents sont dans des institutions où nous payons pour qu’on prenne soin d’eux ? Bref, la modernité capitaliste n’est pas compatible avec les « vieux » devenus une charge dans un système économique où les non-productifs sont mis sur la touche.

En guise de conclusion

La culture africaine de base ainsi que le catholicisme dans lesquels mes parents m’ont baignée depuis l’enfance m’ont façonné et m’ont appris les valeurs de respect, de solidarité, de partage et de charité. Ces valeurs que je pensais universelles et immuables tiennent encore le coup dans de nombreuses régions africaines. Elles m’inspirent, me donnent de la force et me permettent de contester, par la pratique de ma foi - suivant la morale des béatitudes – qu’être une personne âgée n’implique pas automatiquement une maison de retraite et un vide familial comme unique destin économique, anthropologique et social.

Mais l’Afrique n’étant pas un hors-monde, la modernité capitaliste y avance aussi. Elle draine, avec l’urbanisation, le rythme effréné de travail et le manque de temps y afférent. Nouvel état du monde qui impose tant des familles plus restreintes que des cadences d’occupation qui modifient les cultures et les mentalités africaines profondes.

Si l’Afrique rurale est encore fortement ancrée sur les valeurs de sollicitude envers les personnes âgées que je viens de décrire, le rapport qu’ont les Occidentaux aux personnes âgées semble le futur qui attend les Africains s’ils dupliquent sans discernement le même modèle de développement économique et social. Et il revient à l’Afrique de ne pas tout copier sans discernement et de faire de bons choix, comme le font déjà certaines associations en Europe, dont Sant ‘Egidio, qui choisissent un modèle différent où les personnes âgées doivent avoir une place.  

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