DOSSIER: l'intergénérationnel interculturel

L’intergénérationnel en HAITI

Par Denise et Jean-François DECOSTE

 

« L’inter-générationnel » est un nouveau concept très en vogue dans nos sociétés occidentales en pleine crise de croissance. Nous sommes en train de vivre une véritable révolution culturelle à l’échelle « inter-nationale ». Il s’agit d’une crise systémique qui touche l’écologie, la finance, le symbolique, le politique… Nous recherchons de nouveaux repères et points d’appui. Ici comme ailleurs. Vous plairait-il donc un petit détour par HAITI ? Comment y vit-on l’intergénérationnel ?

Si on a besoin de « concept » pour structurer notre pensée, la culture traditionnelle haïtienne prend appui davantage sur la praxis, l’expérience concrète. Les Haïtiens entendent ainsi « génération » dans le sens « d’engendrement » mutuel. Pour nous, Haïtiens, l’intergénérationnel appelle la « mise en relation » et « en vis-à-vis » des générations déjà en action avec celles qui font prendre le relais.

« La génération qui se sent responsable de passer le relais » utilise l’expression créole « aprann lavi », c’est-à-dire « apprendre la vie ». D’où la grande tradition de transmission par les récits, les arts et les contes. Nos aïeuls et éducateurs nous ont raconté leurs histoires et nous nous les sommes appropriées… A notre tour, à vous jeune génération, nous vous racontons nos récits de vie. A votre tour, vous nous questionnez… Ainsi se créent l’espace inter-générationnel et les conditions du passage progressif de relais. Le monde que découvre la jeune génération se présente comme un don à recevoir et qui appelle à déployer ses ressources propres.

« La génération passeuse de relais » aime à rappeler, dans le cadre de « l'inter-générationnel », l’importance des relations humaines. Elle fait appel à une expression métaphorique riche de sens : « nou pa loray kalé », c'est-à-dire nous ne sommes pas « une matière pierreuse tombée du ciel suite à un grand coup de tonnerre ». Nous, la nouvelle génération, nous surgissons au beau milieu d’une histoire que nous devons compléter et il est essentiel d’avoir ce large champ de vue pour pouvoir prendre les bonnes orientations.

« L'inter-générationnel » se manifeste dans un espace essentiel de la culture haïtienne : l’hospitalité. La maxime populaire enseigne ceci : « ou wè moun, ou pa konn moun ». Cette maxime plonge ses racines sémantiques dans l’ancienne société coloniale où plusieurs ethnies de cultures différentes devaient se côtoyer et travailler ensemble. Et donc sans possibilité aucune de rencontres et de partages... Cette maxime signifie pour faire bref : « on se voit, on se salue, ... mais on est tous des étrangers ». Elles ont relevé ce challenge en créant une langue commune et une culture respectueuse de celle de chacune d'elles. Et depuis, à n’importe quel moment du jour, l’hôte de passage est invité à boire une tasse de café à l’ombre d’un oranger ou d’un manguier… Moment propice pour palabrer sur la vie, le temps qu’il fait, les promesses de moissons, l’état de santé, le coumbite ou entraide mutuelle… A l’ombre de l’oranger, le temps s’allège et l’arôme du café a un goût agréable d’humanité… On se quitte alors avec la force de vivre « Kenbé pa lagé », c’est-à-dire « allons, tenons ferme » !

Entre les générations, les transmissions entendent préserver un héritage inestimable : la liberté. Individuelle et collective. Et le lieu pour le garder toujours vivace, c’est la culture sous toutes ses formes : la littérature, la peinture naïve, «les musiques racines », les contes, les danses traditionnelles, l'art culinaire… Un patrimoine où il nous est loisible de nous raconter et de rester créatifs. Les enfants sont heureux d'être initiés aux différents rites de danses traditionnelles qui cristallisent le long travail de mise en commun des différents peuples qui ont forgé ensemble un vivre ensemble pacifique et harmonieux : rites ibo, congo, yavalou, mahi, koï mayoyo... Il n'y pas d'âge pour apprendre à se parler. Pas d'âge non plus pour danser...

Pour conclure, disons que les Haïtiens sont conscients du défi à relever au fil des générations : habiter cette terre haïtienne et la rendre habitable. Suite au génocide des premiers habitants de l’île, les plantations coloniales nécessitaient une main-d’œuvre nombreuse et servile. Voilà l’île repeuplée par le commerce triangulaire. De générations en générations, les Haïtiens allaient prendre conscience des difficultés d’habiter une terre couchée sur deux plaques tectoniques, sans cesse balayée par les tempêtes et cyclones saisonniers. Pour la société paysanne traditionnelle, les générations se succèdent et s'engendrent l'une par l'autre, chacune reconnaissant ses ressources et aussi ses limites. « L’inter- générationnel » permet de réconcilier les générations et de jeter des ponts entre elles. Quand les populations haïtiennes sont frappées par les cataclysmes sociaux ou naturels, n’est-ce pas ce « pacte entre générations » qui leur permet de relever la tête et de toujours envisager l’avenir avec confiance ?

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