DOSSIER: l'intergénérationnel interculturel

 Le témoignage de trois Guinéens

Interview réalisée par Brigitte DAYEZ

Parler des relations intergénérationnelles, c’est porter une attention particulièrement aux liens complexes et multiples qui sont propres à une famille ou à une société.

Les relations qui se nouent entre tous ses membres, enfants, parents, grands-parents, cousins, voisins sont différentes les unes des autres. Dans une société donnée, la place des vieilles personnes a une importance spécifique. Chaque culture a ses caractéristiques même si entre toutes, il y a des convergences.

J’ai eu l’occasion de traiter du sujet avec trois Africains de Guinée Conakry : Ousmane Alomany, Silla Fode et Seydouba Bangoura.

 

Tout d’abord ils m’ont parlé de la relation d’une petite-fille avec ses grands-parents. Cette relation est si forte que le grand-père appelle sa petite-fille « ma femme », « ma seconde épouse ». Sa grand-mère et elles sont comme deux coépouses du grand-père auxquelles il doit accorder la même attention. La petite peut tout dire, tout faire, au point de susciter quelquefois la jalousie de sa grand-mère. Les grands-parents gâtent de la même manière leur petit-fils et jamais ils ne peuvent lui nuire en quoi que ce soit.

Entre les deux générations, il y a une complicité qui porte au rire et à la plaisanterie.

Il existe en Guinée une réalité que nous ne connaissons pas et qui s’appelle SARAKOUIA. C’est une complicité, un accord ancestral entre deux lignées, depuis des générations d’ancêtres. Chaque membre de l'une d'elles peut taquiner un membre de l’autre, même si ce dernier est plus âgé, sans que celui-ci puisse mal le prendre. Il peut impunément le critiquer, le contredire ! Mais ce comportement est interdit s’il n’y a pas d’accord de SARAKOUIA.

En dehors de celui-ci, un jeune doit un respect absolu à un plus âgé. Les vieilles personnes sont considérées comme sages, détentrices d’un savoir sacré. L’âge est source de respect.

Par contre, la relation entre les parents et les enfants est beaucoup plus dure. Seydouba reconnaît que cette relation est même sévère au point d’inhiber chez l’enfant la spontanéité et le sens de l’initiative, et de susciter la peur et la fermeture sur soi-même. Ces comportements autoritaires des parents sont justifiés par le fait qu’ils ont la mission d’éduquer au respect des règles et de la tradition et d’apprendre un métier. Le fils et la fille doivent manifester un respect absolu à leur père et à leur mère et être conscients du fait qu’ils doivent tout à leurs parents et que leur résister, c’est risquer d’encourir une terrible malédiction.

Dans la famille, c’est le père qui décide. La femme doit le respecter, tout en pouvant par ses arguments orienter la décision de son mari. Le respect pour les parents dure toute la vie, même après le mariage pour le fils, car la fille, elle, devra obéir à son mari.

Les parents choisissent encore, en dernier recours, la fille ou le garçon que leur enfant épousera. Avant cela, le choix du conjoint est discuté entre les deux familles jusqu’à ce qu’elles trouvent un accord, et les jeunes gens sont également consultés. Seydouba raconte à ce propos que son père a eu deux épouses et vingt enfants de ces deux femmes. Celles-ci s’entendaient très bien entre elles car leur mari les traitait toutes les deux équitablement. Lui-même refusera la polygamie car elle conduit de nos jours à une situation trop difficile et que les jeunes femmes d’aujourd’hui ne sont plus dociles comme leurs mères !

En Afrique, il n’y a pas de maison de repos. Les familles doivent entretenir leurs parents jusqu’à leur mort et les relations entre les générations au sein des familles est très bonne en général.

La vie des vieux dans la société est très agréable, car, sans devoir travailler autant que les jeunes, ils sont parfaitement intégrés à la vie sociale. Il faut rappeler ici que tout le monde se retrouve dehors toute la journée, tout le monde sait tout de tout le monde, mais ce sont les vieux qui en savent le plus car ils se retrouvent régulièrement à la mosquée qu’ils fréquentent plus que les jeunes. C’est le lieu où ils se communiquent toutes les nouvelles. Ainsi, la vie sociale est en quelque sorte coordonnée par les vieux : c’est eux qui président les mariages, les baptêmes et les enterrements. C’est eux qui organisent les fêtes de mariage : l’homme égorge le mouton et la femme prépare le repas.

La famille est essentielle en Afrique, et elle comprend aussi les oncles, les tantes, les cousins, les neveux et nièces. En Afrique, personne ne peut vivre en dehors d’une famille, c’est impossible ! Même les fous sont pris en charge par le groupe. La solidarité familiale est un absolu. Même ceux qui ont quitté l’Afrique pour venir en Europe gardent avec les leurs des liens très forts. Nul n’est propriétaire des biens qu’il a acquis par son travail. Chacun doit subvenir aux besoins de la communauté familiale, Ousmane et Silla ont rappelé ici un proverbe de chez eux : « un homme sans famille c’est un individu sans adresse ».

Mais Seydouba lui, a souligné la profonde influence chez lui du modèle de vie européen et il a dit combien l’Europe avait en Guinée l’image d’un paradis où tout était possible. Il rêve lui, d’une vie, où chacun prendrait en main son destin dans le respect de l’autre comme être humain au-delà de ses croyances et de ses rites … Il faut construire l’avenir, souligne-t-il et pas se contenter de survivre au jour le jour, sans projet, grâce à la solidarité familiale … A suivre !

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