DOSSIER: l'intergénérationnel interculturel

Les relations intergénérationnelles en contexte de migration

Par Claude DEBBICHI, Commission Migrations et Interculturalité

Les enfants de migrants risquent-ils de rejeter brutalement une culture parentale « arriérée » pour mieux adopter les standards d’une culture contemporaine urbaine, technologique, individualisée et consommatrice? La question1 est volontairement abrupte…

On le sait : les familles transplantées2 d’un univers à un autre ne vivent pas seulement un arrachement à un espace et à une culture d’origine. Elles ont aussi un chemin parfois long à parcourir pour faire leur place dans une nouvelle société : apprivoiser une ou des nouvelles langues, s’adapter au climat, trouver du travail et un logement convenable, s’inscrire dans une histoire inconnue, comprendre de nouveaux codes de comportement et des logiques institutionnelles différentes, nouer de nouvelles relations…

Et ce n’est pas tout. Car la migration bouleverse aussi les relations au sein même de la famille.

Migrations et parentalité

Dans le pays d’origine, le père et la mère avaient un statut. Ils avaient un rôle et une façon de fonctionner, dépendant à la fois des normes de ce pays, du contexte urbain ou rural et de la dynamique propre au couple. Mais cet équilibre sera au moins interrogé en contexte migratoire. Les attentes de la société d’accueil en matière de conjugalité, de parentalité, d’autonomie individuelle sont souvent différentes de ce qu’ils ont connu. Ces différences peuvent être source d’un nouvel équilibre où chacun trouve son compte ; mais ce n’est pas toujours le cas, et ça demande toujours un temps d’adaptation.

De la même façon, les relations parents-enfants sont atteintes par les modifications du cadre. On n’élève pas un enfant de la même façon partout. Et le modèle qu’ont en tête les parents, parfois de manière inconsciente, peut être mis à rude épreuve dans une nouvelle culture. L’autorité paternelle, les formes du respect dû aux aînés, l’usage des châtiments corporels, la question du genre dans l’éducation et les interdits qui y sont liés… autant de pierres d’achoppement classiques.

Entre la tension créatrice et le choix impossible

Le modèle libéral prégnant dans les sociétés occidentales, sera-t-il alors forcément plus séduisant pour les enfants y voyant à l’œuvre des savoirs, des savoir-faire, un dynamisme, une créativité inconnus de leurs parents ?

1. Cela peut être vrai dans un premier temps, surtout si les enfants font l’expérience douloureuse de l’ « ignorance » de leurs parents, de leur malaise en société, de leur impréparation à un monde lui-même en constante mutation. Un père qui baragouine le français, une mère qui parle trop fort, des adultes qui ne comprennent pas les règles de l’école que l’enfant a, lui, intuitivement intégrées… Un système de références trop différent entre l’école - reflet des valeurs du pays d’accueil - et la maison… Autant d’expériences qui « foutent la honte ». Et qui ne préférerait fugitivement un père et une mère apparemment « à l’aise », dans tous les sens du terme, à des parents toujours un peu « à côté » ? Les enfants vivent alors un conflit de loyauté entre l’univers parental, avec les sentiments et les valeurs qui l’y lient, et un monde extérieur à la supériorité plus ou moins fantasmée.

En grandissant pourtant, nombre d’enfants pourront relativiser ce malaise : parce que (dans le cas des primo-arrivants) ils verront leurs parents « évoluer », trouver davantage leurs marques dans leur environnement. Parce qu’ils prendront aussi conscience, au fil du temps, des ressources personnelles de ceux-ci (courage, débrouillardise, entraide, aptitudes diverses, valeurs morales et spirituelles), ce qui leur permettra de mieux s’y identifier. La famille élargie, quand elle est présente, est souvent d’une grande aide pour pallier les insuffisances de l’un ou de l’autre parent ; sa disponibilité, la sécurité et la reconnaissance qu’elle offre, peuvent efficacement contrebalancer le sentiment d’être à l’écart. La « communauté d’origine », malgré ses ambivalences, pourra jouer ce même rôle. Et grâce à tout cela, au fur et à mesure de ses rencontres, de ses expériences, de ses réussites, l’enfant apprendra à construire un rapport plus apaisé à ses parents.

Se rêver d’une façon ou d’une autre différent de la génération précédente, n’est-ce pas d’ailleurs un impératif pour grandir? Et les enfants de migrants ne sont pas les seuls à devoir passer par des conflits de loyauté éprouvants. Les enfants de familles pauvres autochtones qui « réussissent » sont pris dans les mêmes questionnements. Sans parler des enfants des familles qui se déchirent 3

2. Tout va-t-il pour autant pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Sans doute pas. Car il arrive que l’enfant soit le témoin direct d’expressions de mépris vis-à-vis de ses parents et de leur culture. Aigres conflits de voisinage. Tensions scolaires non résolues. Démêlés avec l’administration dont le parent sort perdant parce qu’il n’en maîtrise pas les arcanes. Médiatisation simplificatrice de conflits « religieux » ou « ethniques ». Déclassement social inexorable… A la honte s’ajoute alors la colère face à l’injustice.

Cette colère se retournera parfois dans un premier temps contre des parents « fautifs » de n’être pas « à la hauteur ». Des jeunes se jetteront à corps perdu dans la conquête de biens valorisés par la société (diplômes, réussite matérielle). Et il peut arriver qu’ils ne puissent plus éprouver alors que condescendance face au mode de pensée et de vie « irrationnel et étriqué » de leurs parents. Mais ne pouvoir se construire, soi, que dans le rejet de ce qu’ils sont, eux, parce que tout ce qui fait leur monde à eux est dévalorisé, est source de beaucoup de culpabilité et d’angoisse : c’est bâtir sur du sable.

Il suffira de quelques nouveaux incidents, où le jeune « intégré » sera mis en porte-à-faux : par exemple assigné à sa « culture d’origine » par ceux qu’il considérait comme ses nouveaux pairs - pour que l’édifice s’écroule. Et que s’opère une réaffiliation massive, et souvent rigide parce que réactive, au « monde des parents ».

Et c’est alors contre le « fauteur d’injustice » que la colère sera dirigée : quelqu’un, peut-être, mais surtout ce qu’il représente, la société d’accueil, ses institutions, ses médias…

Ainsi avons-nous aussi, au niveau personnel comme au niveau de la société, une responsabilité quant au regard que nous portons sur les familles, quelles qu’elles soient. Un regard bienveillant, qui reconnaît d’abord en l’autre son humanité, sa valeur, ses compétences, sera un regard intégrateur au niveau familial comme au niveau social. Alors que le sentiment de supériorité culturelle, la condescendance, le mépris auront un effet désintégrateur sur l’enfant ou le jeune, et sur ses relations avec sa famille et la société.


1 Elle a été posée en commission Migrations, suite à la confrontation de différentes expériences. La réponse élaborée ici est le fruit de ma propre expérience de vie : comme épouse de migrant ; comme mère de 3 jeunes âgés aujourd’hui de 18 à 26 ans ; comme membre d’un groupe de couples mixtes islamo-chrétiens ; comme responsable pendant 3 ans d’un « Espace Relais Familles » à Koekelberg fréquenté par des familles de migrants de 1ère et 2e génération. Elle propose aussi une articulation avec l’article précédent. Celui-là était un regard photographique, un instantané sur la situation d’ados à un moment de leur vie, dans un quartier donné. Mon propos est plus ancré dans la durée : ce que j’ai pu voir de l’évolution d’une centaine de jeunes issus de l’immigration, au cours d’un quart de siècle, dans une aire géographique vaste (le Nord-Ouest de Bruxelles) qui regroupe des situations très diverses.

2 On ne parlera pas ici des expats…

3 De plus, des évolutions macro-culturelles doivent nous tenir en éveil quant à nos représentations des migrants et du fossé des générations. Les migrants sont et seront de moins en moins des ruraux, car la part relative de ceux-ci dans la population mondiale diminue très rapidement. Et les effets conjugués de la mondialisation et de l’expansion des technologies de l’information et de la communication, font que les différences entre les générations, toutes cultures et origines confondues, n’ont jamais été aussi grandes : le « monde des jeunes » n’a jamais été aussi éloigné par certains aspects du « monde des vieux ».

 

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