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Comment vivre avec le foulard ?

Exposé de Claude Debbichi

Claude Debbichi a rencontré une équipe de Bruxelles à propos de la question du port du foulard. Son témoignage est éclairant à plus d’un titre. Vous en trouverez aussi un résumé dans les Notes de travail du mois d’avril.

Je ne vous parlerai pas du foulard en spécialiste. On peut en effet aborder la question d’un point de vue théologique, historique, sociologique, politique etc. De nombreux ouvrages existent sur le sujet. J’en ai apporté quelques-uns, qui viennent de la bibliothèque d’El Kalima, que vous pouvez emprunter si vous voulez. Et il en existe bien d’autres.

Ce dont moi, je vais vous parler, c’est de la façon dont le foulard fait partie de ma vie à moi, de la façon dont j’ai cheminé avec lui jusqu’à ce jour. Je partirai du temps où j’étais étudiante, dans la première partie des années 80, pour arriver jusqu’à aujourd’hui. J’essayerai par quelques arrêts sur image de pointer des moments-clé de mes perceptions et de mes réflexions, sachant que la question a aussi évolué dans notre société et dans le monde.

  1. Sur la première image, il n’y a pas de foulard. J’ai rencontré mon mari en 1984. A l’époque, on parlait déjà des Arabes mais pas encore beaucoup des musulmans, en tous cas à l’échelon local. C’était encore l’époque de ce que l’on a appelé « l’islam des caves ». Le souci premier de ceux qu’on appelait les immigrés était de gagner leur vie et de s’intégrer. L’important était de se fondre dans le paysage. E donc, c’étaient les vieilles dames, et les femmes au foyer de la première génération, qui portaient le foulard, par tradition, par habitude. Mais la plupart des jeunes femmes allaient nu-tête, même si elles portaient la djellaba. Les femmes qui travaillaient, comme ouvrières ou femmes de ménage en général, étaient aussi en général non voilées. Et l’impression générale était qu’avec l’instruction obligatoire et la lente évolution du niveau de vie, les filles « s’émanciperaient » des contraintes vestimentaires traditionnelles et « s’occidentaliseraient », comme on disait.
  1. 2e image : ma 1ère vraie rencontre avec une femme en foulard. C’était en 1986. Je faisais de l’accompagnement scolaire dans une famille turque, et je vois encore la maman, Mme Karagun, je vois encore son foulard de cotonnade jaune à grosses fleurs rouges. La famille était assyrienne, elle venait de Turquie. C’était donc une famille chrétienne, où la maman et la sœur aînée se couvraient la tête. Et le foulard allait avec les larges jupes superposées et colorées, comme la viande de chèvre, le laban et les pistaches qu’on grignotait du matin au soir. C’était exotique, ce n’était pas du tout inquiétant.
  1. C’est à la charnière des années 80 et 90 que les choses ont commencé à changer dans mon environnement et dans le monde. Ca a changé tellement vite et tellement souvent que les photos statiques ont fait place au kaléidoscope.

J’étais mariée, j’attendais un enfant. Au début, on me classait dans les « chrétiens ouverts » pour avoir fait ce choix. On disait que j’étais courageuse. Personne par contre ne disait à mon mari qu’il l’était. Je voyais dans les yeux des gens le moment où ils allaient me demander : « Vous avez lu « Jamais sans ma fille » ? » Une peur diffuse de l’islam continuait à se nourrir de la commotion créée par la Révolution iranienne de 1979, et qui disait mari musulman disait risque d’enlèvement d’enfant, et de femme en tchador – même si Iran et pays arabes n’ont pas grand chose en commun. Pourtant, dans la foulée de Vatican II (pour les catholiques), du tiers-mondisme et de l’anti-racisme, on pensait toujours que le dialogue avec les autres était nécessaire ; même si, dès que ça touchait les proches, la famille, c’était une autre affaire.

Puis l’histoire s’est précipitée. En 1989, l’année de la naissance de Soumaya, ma fille aînée, les régimes communistes ont commencé à s’effondrer et l’Europe s’est ouverte à l’Est. Cela a été vécu avec beaucoup de crainte par les populations immigrées chez nous. J’entendais mon mari, ses amis, nos voisins en parler. Crainte pour leurs emplois, crainte d’une nouvelle dynamique internationale où l’ennemi arabe et/ou musulman remplacerait l’ennemi soviétique dans les discours de diabolisation.

Et les faits n’ont pas tardé à aller dans ce sens. Il y a eu la première guerre du Golfe en 1990-1991, et un embargo qui a pesé de tout son poids sur des populations civiles qui n’avaient rien demandé, rien décidé. Fin 1991, c’était la victoire du FIS, le Font Démocratique du Salut au premier tour des élections législatives en Algérie. Ce résultat du processus de démocratisation mis en place en Algérie depuis quelques années a été jugé désastreux et la victoire a été confisquée par l’armée algérienne dès le mois suivant. Nous étions aussi bien embêtés, nous élite et population occidentales, voyant se profiler derrière le FIS, le cauchemar iranien et un islam politique qui nous terrifiaient. Et du coup, nous avons mis notre ferveur démocratique en veilleuse et considéré la prise du pouvoir par les militaires en 1992 comme un moindre mal. Même si les Algériens le paieraient de 10 ans de guerre civile…

Ces différents événements ont donc été vécus de façons très différentes, selon qu’on était, en gros, Belge de souche ou d’origine arabo-turco-musulmane. Pour nous, il s’agissait de promouvoir et de sauver notre modèle et nos intérêts, quitte à faire passer certaines de nos valeurs au second plan. Mais pour eux, nos discours sur nos valeurs n’étaient plus qu’un rideau de fumée dissimulant un impérialisme plus arrogant que jamais. Je vous laisse imaginer les discussions familiales que nous avons connues alors, chacun se sentant blessé, incompris, bafoué dans ses convictions, ébranlé dans ses certitudes. A la longue, ces discussions nous ont été bénéfiques, et nous sommes désormais capables de nous entendre l’un l’autre sans pour autant partager le même point de vue. Mais comme lune de miel des premières années de vie commune, je peux vous dire que ça a été plutôt raté.

  1. Reprenons une photo. En même temps que se déroulaient ces événements, une nouvelle génération de belgo-marocains et belgo-turcs accédait à l’adolescence et l’âge adulte. Et cette génération née en Belgique ne voulait plus de l’attitude profil bas adoptée par les parents. Dans le quartier de Molenbeek où j’habitais alors, les différences générationnelles se sont accentuées. Les plus jeunes n’avaient plus les illusions de leurs parents ; d’autre part, nés Belges, ils attendaient que les structures, les institutions, la société acceptent de les voir et les prennent en compte.

Il y a eu des émeutes à connotation sociale. Mais le désir d’affirmation concernait aussi le religieux. Fini d’avoir honte de soi. Mosquées et salles de prières ont vu le jour dans différents quartiers. Des cours d’arabe et de religion islamique y ont été organisés sur le tas, vaille que vaille. Parallèlement, les paraboles ont mis les gens en contact quotidien avec leur pays d’origine, les voyages se sont démocratisés.

C’est alors, vers le milieu des années 90, que naît la « question du foulard ». Qui, comme les questions géopolitiques, m’a mise mal à l’aise. D’une part, comme la majorité des Belges, j’étais rebutée quand je croisais, de plus en plus souvent, des filles et des femmes, non seulement voilées, mais parfois aussi noyées de sombre de la tête aux pieds. Je trouvais ces couleurs tristes, cette uniformité triste. Je ne comprenais pas qu’elles choisissent délibérément cette morosité et ce rapport au corps et aux hommes, où c’est toujours la femme qui est la tentation, où l’homme ne peut y résister et où la femme doit donc s’en protéger. Je trouvais ça réducteur et injuste. Je trouvais ce rapport au texte coranique littéral et donc archaïque, dépassé. Et puis, le côté bravache, parfois provocateur de ces femmes et de ces filles me mettait mal à l’aise. Ca ne me paraissait pas naturel.

De même, les conférences des orateurs musulmans à la mode à l’époque me laissaient sur ma faim. A la question, 100 fois répétée il est vrai, de l’obligation ou non de porter le foulard, ils faisaient une réponse bizarre : « C’est obligatoire mais on ne peut contraindre personne à le porter. C’est la femme qui choisit ». Choisir librement quelque chose d’obligatoire… Pour moi, c’était surtout choisir une formulation permettant aux hommes de se défiler. Je trouvais ça spécieux.

Pendant plusieurs années, j’ai donc vécu avec beaucoup de tensions cette question du foulard et, de façon plus générale, la question du respect des prescrits religieux. Est-ce que la notion de progrès pouvait s’appliquer dans le domaine du rapport au religieux ? Comment évaluer le religieux instrumentalisé dans des logiques d’affirmation identitaire personnelle et collective ? Comme faire comprendre mon propre rapport au religieux et à l’espace public ? Je ne me posais pas ces questions de cette façon théorique, même si je me formais intellectuellement sur le sujet. C’était une expérience existentielle : comment me situer par rapport à ces femmes auxquelles j’étais confrontée, dans la rue, mais aussi plus tard dans la cour de l’école, parce que c’étaient de jeunes mères comme moi, des mères de camarades de classe de mes enfants ?

  1. Au-delà des élucidations théoriques qui m’ont permis de comprendre certains points, deux choses m’ont alors aidée à faire la part de mes émotions, à faire évoluer mes sentiments et à définir une attitude pratique conforme à ce que je ressentais. Ces femmes, je l’ai dit, étaient de jeunes mères, comme moi. Pour mes petits (puisque, entre-temps, j’avais eu un fils), j’étais la plus belle maman du monde. Et j’étais certaine que pour les enfants de ces femmes-là, leurs mères étaient aussi les plus belles mamans du monde, foulard ou pas. Mon regard sur ces femmes, et donc mon sentiment pour ces femmes, ne pouvait pas blesser le regard de ces enfants sur leurs mères, de cela j’étais certaine. Il fallait avoir un regard suffisamment bienveillant pour reconnaître en ces femmes d’abord des semblables, mères comme moi, et comme moi liées à leurs enfants d’un lien indéfectible qu’il fallait absolument respecter.
  1. Puis, en 1996, j’ai eu une deuxième fille, Noura. Elle est allée à la crèche comme mes autres enfants. Et j’y ai fait la connaissance de la mère de Zineb, un bébé qui avait l’âge de ma fille. Cette maman, qui est retournée dans son Liban natal maintenant, avec un doctorat de chimie en poche, était la femme la plus adorable que j’aie connue – belges et non belges comprises. Elle avait une attention, une présence au monde et à chacun, enfant, maman, puéricultrice, etc., extraordinaires, et avec cela d’un naturel parfait, sans rien de contraint ou de démonstratif. La maman de Zineb était de confession chiite. Elle portait de beaux foulards lumineux, et son visage l’était aussi, lumineux, et je remarquais son sourire bien avant de remarquer son foulard.

C’est là que quelque chose s’est ouvert en moi. Ce qui était vrai pour cette femme-ci, pouvait l’être aussi pour les autres. Ce qui comptait, ce n’était pas le foulard ou l’absence de foulard. Ce qui comptait, c’était la personne qui portait ce foulard, et celle-là je ne pouvais la connaître qu’en acceptant d’entrer en relation avec elle, avant de porter un jugement.

 

Je ne me suis plus jamais départie par la suite de ces deux prises de conscience : un respect a priori de toute personne est indispensable si on ne veut pas blesser leurs enfants et faire germer en eux la haine et le rejet ; et, ce qui compte, c’est la personne et pas l’emballage, même si l’emballage veut dire quelque chose sur cette personne.

  1. J’ai encore eu beaucoup d’occasions d’affiner ces intuitions. Ainsi, au début des années 2000, alors que Soumaya, l’aînée, avait 12-13 ans et suivait encore des cours d’arabe, je l’ai un jour trouvée devant le miroir, en train de faire des essayages de foulard. Stupéfaction de ma part, surtout que c’était et que c’est toujours une militante acharnée du droit de s’habiller comme elle lui plaît, et de préférence de la façon qui nous embêtera le plus. Elle envisageait de mettre le foulard au cours d’arabe pour qu’on lui fiche la paix, parce qu’elle subissait des pressions, cette année-là, de la part d’autres filles. Je suis montée sur mes grands chevaux, j’ai dit inadmissible, société laïcisée, interprétation moderne des textes sacrés… Mais elle m’a coupée dans mon élan en disant simplement : « Je ne le mettrai pas, c’est trop moche ». Et là je me suis rendue compte qu’on ne peut pas plaquer sa propre vision pour ou contre le foulard, sur quiconque, chacune a une histoire et un rapport personnel avec ça. Aborder le port du foulard par sa dimension idéologique est pertinent dans les débats d’experts et dans la réflexion politique. Mais ce n’est pas un point de départ pertinent dans les relations du quotidien, parce que ce sont souvent nos propres rapports avec le religieux, le féminin, la pression sociale etc. que nous projetons sur le foulard des autres.
  1. 8e photo. Je n’insisterai pas longuement sur le 11 septembre, pour la bonne raison que nous l’avons encore tous en mémoire et que nous en vivons encore les conséquences aujourd’hui. On a beaucoup parlé de l’islamophobie et/ou du repli identitaire musulman qui s’en seraient suivi. Ce n’est pas faux mais, comme vous l’aurez entendu, je suis persuadée qu’islamophobie et repli avaient déjà commencé bien avant. Ils se sont juste cristallisés à ce moment.

Il est certain que depuis lors, le foulard, surtout sous la forme du hijab, a pris du galon. C’est le cas chez nous, c’est aussi le cas dans beaucoup de pays musulmans où il ne s’agissait pas du tout d’un vêtement traditionnel. Ce que j’appellerais ma répulsion instinctive s’est pourtant émoussée. Si mon sens esthétique est toujours froissé par des longues robes informes et ternes, par des foulards étroitement serrés autour de visages engoncés, je sais que c’est d’abord une question de goût, mais que plonger dans l’idéologisation de ce réflexe fausse le rapport à une réalité bien plus complexe. Ce que je viens de décrire n’est d’ailleurs qu’un type, parmi d’autres, de façon de porter le foulard et tout un « costume musulman ». De 2005 à 2010, j’ai travaillé en école de devoirs, avec des enfants d’origine musulmane accompagnés de leurs parents. Nous faisions la promotion d’activités « en famille », et j’ai largement côtoyé des mères, des sœurs, des collègues portant le foulard, dont certaines sont devenues des amies. J’ai ainsi pu vérifier, dans mon travail, que les priorités de ces mères étaient bien semblables aux miennes : elles voulaient que leurs enfants réussissent à l’école, qu’ils aient une vie sociale accomplie, qu’ils décrochent un diplôme leur permettant de trouver du travail. Pas de différence sur ces objectifs, entre celles qui portaient un foulard et celles qui n’en portaient pas. Le bien-être de la famille, l’avenir des enfants, là étaient nos communes préoccupations. Le clash des civilisations était loin. Par ailleurs, dans toutes les sphères professionnelles de la société, on s’est mis à trouver des femmes musulmanes, certaines voilées, d’autres non. Si donc l’islamophobie et le repli identitaire existent, l’interpénétration entre les populations se fait également, de plus en plus, sans coup férir.

  1. Une dernière image très rapide. C’est Noura, aujourd’hui, à 15 ans. Musulmane, mais ardent défenseur des chrétiens. A l’aise dans une école multiculturelle où 1/3 des élèves sont musulmans, où le port du foulard est autorisé, où 1/3 des filles musulmanes le portent. Elle a autant d’amies musulmanes que non-musulmanes, voilées que non-voilées. C’est, comme beaucoup de jeunes musulmanes, une féministe à tous crins qui donnera du fil à retordre à quiconque voudrait s’imposer à elle. Comme toutes les filles du monde, comme toutes ses copines voilées ou non, son univers c’est le shopping, les garçons, les séries télé et Facebook ; ce qui ne l’empêche pas, comme les autres, d’avoir des convictions, des indignations, des appartenances.

Pour conclure, je dirais qu’aujourd’hui, le port du foulard, s’est banalisé dans nos sociétés. Dans les grandes villes en tous cas, les femmes et les jeunes filles voilées font désormais partie du paysage. Il me semble que le port de ce signe distinctif continue à être plurivoque. Pour certaines, c’est un signe d’appartenance à une religion ou à un groupe d’origine qu’elles veulent assumer publiquement. Pour d’autres, c’est le signe visible d’an lien invisible avec leur Créateur. Pour d’autres, c’est un geste de pudeur. Pour d’autres encore, le respect d’une tradition, ou un conformisme social auquel il est plus facile de se plier. Pour d’autres par contre, mais je pense que c’est une situation minoritaire chez nous, c’est une contrainte subie. A l’inverse, enfin, certaines femmes, notamment des Belges converties ou des jeunes filles issues de familles musulmanes très laïcisées, feront du foulard un signe de rupture, de contestation, voire de provocation. Le port du foulard peut aussi conjuguer plusieurs significations, ou les porter consécutivement.

Devant cette pluralité de significations, j’ai pris l’habitude d’un a priori de « prudence explicative ». Mieux vaut se contenter de prendre acte d’un choix vestimentaire. C’est ensuite, dans la relation, qu’on pourra, si l’on veut, donner du sens à ce choix, en dialogue avec celle qui l’a posé. Et ce dialogue réserve souvent de belles surprises.

Claude Debbichi

21.02.2012

 

 

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