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Exposé sur le livre d'Isaïe, par Jacques Vermeylen

Le personnage historique du prophète

Isaïe (ou Ésaïe) est un notable de Jérusalem, qui a beaucoup d’influence politique, au 3e tiers du VIIIe siècle avant J.-C. Il jette un regard très critique sur la société de son époque et annonce une catastrophe, si la politique royale ne change pas. Il s’en prend à l’injustice sociale et il est à contre-courant de son temps dans ses prises de positions à propos de la politique étrangère et des décisions militaires et diplomatiques.

A cette époque, le Proche-Orient voit s’affronter deux grands blocs : l’Egypte au sud-ouest et l’Assyrie (actuel Irak) au nord-est. Juda, tout petit pays, se trouve juste entre les deux, avec sa capitale Jérusalem. Depuis 745 av. J.-C., l’Assyrie a un roi conquérant, terreur de tous les peuples : Téglatphalazar III. Chaque printemps, il part à la conquête de nouveaux territoires à coloniser ou à annexer. Une coalition se forme pour lutter contre les invasions mais Achaz, roi de Juda, ne veut pas en faire partie et se rallie à l'Assyrie. Les coalisés viennent à Jérusalem pour mettre sur le trône un roi plus accommodant.

C’est dans ce contexte politique que vit Isaïe. Ce qu’il demande, c’est de mettre sa confiance en Yhwh et non dans la force militaire ou les alliances diplomatiques. Il faut donc cesser de jouer un rôle politique entre les grandes puissances. Isaïe est le prophète d'une foi radicale, qui change les options de vie, dans le domaine social et dans le domaine politique. Puisque le roi n’a confiance qu'en ses hauts murs, Isaïe dit au peuple que Dieu va se fâcher.

Le livre d’Isaïe

Le livre d’Isaïe a pour base les oracles du prophète, mais il comprend de très nombreux autres textes d’origines et d’époques diverses. Le prophète n’a pas annoncé de promesse messianique, le livre oui ; on retrouve ces promesses dans les textes de la liturgie, au temps de l’Avent et au temps de Noël.

La première lecture de l’ouvrage donne une impression de fouillis, de désordre. Quand on examine le texte avec plus d’attention, on découvre une architecture fabuleuse, une « cathédrale littéraire », un plan très cohérent. Il comprend trois grandes parties : la première et la dernières sont formées d’oracles, et celle du centre propose un récit.

I. Chap. 1 à 35 (3  sections)

On retrouve ici la prédication historique d’Isaïe, prédication menaçante, où tout est noir : le peuple et ses dirigeants sont fautifs, et Dieu va les punir. Ces paroles sont entrecoupées de merveilleuses promesses, notamment sur Jérusalem (2,2-5) ou sur la venue du Messie (9,1-5 ; 11,1-9). Babylone, l’Empire du Mal, qui écrase les peuples de toute la terre, sera anéantie.

II. Chap. 36 à 39

On raconte ici deux histoires, qui ont des liens entre elles et forment le passage entre les deux grandes parties du livre. En l’an 701 avant notre ère, Jérusalem est menacée de mort par l’Assyrien Sennachérib, mais à la suite de l’intervention du prophète, Yhwh intervient et sauve sa ville. Le roi Ézéchias est menacé de mort  par la maladie, mais à la suite de l’intervention du prophète, Yhwh lui donne encore des années de vie. On passe ainsi d'un regard noir vers la lumière. Le bonheur se trouve au bout de la crise.

Cette section centrale fait aussi le passage entre l’époque assyrienne (= chap. 1–35) et l’époque babylonienne (à partir du chap. 40), car le récit se termine par la visite d’une délégation babylonienne à Jérusalem.

III. Chap. 40 à 66 (3  sections)

La troisième partie du livre est placée sous le signe de la consolation d’Israël (40,1) : le temps de la punition pour le péché prend fin, et un monde nouveau va naître. Le monde va être délivré de la violence de Babylone par une crise énorme qui débouchera vers un monde heureux, qui est décrit dans la dernière section (chap. 56 à 66). Le centre de cette section se trouve aux chap. 60 à 62. Le monde est dans le noir, mais au centre, se trouve Jérusalem illuminée par Dieu. Vers elle, tous les peuples affluent avec leurs présents (chap. 60 et 62 ; voir déjà 2,1-5). En ce lieu, un mystérieux personnage déclare :

« L’esprit du Seigneur Yhwh est sur moi, car Yhwh m’a donné l’onction ; il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part de Yhwh… » (61,1-2).

Ce personnage est à la fois roi messie (il est oint) et prophète (inspiré par l’esprit), double caractéristique du Serviteur de Yhwh (cf. 42,1-9). Dans le monde nouveau qui réunit tous les peuples, le pouvoir n’est pas exercé par un tyran, mais par celui qui accepte la souffrance et même la mort pour la rédemption des coupables (52,13–53,12), par l’agneau innocent qui accepte d’être conduit à l’abattoir pour que vive le peuple entier. Sur cette terre, les rapports de force ont fait place à la douceur et au service mutuel.

Les évangiles font écho à ce sommet du livre d’Isaïe. Les mages – délégation des peuples de la terre – se rendent à Jérusalem avec des cadeaux pour un roi, mais ce n’est pas là que se trouve le roi tant attendu, c’est à Bethléem (la « maison du pain »), dans une mangeoire. Ce qu’on y dépose sera mangé : c'est une préfiguration de la Passion. Jésus sera roi, mais pas un dictateur, comme Hérode. Isaïe 60 montre tous les peuples qui viennent à Jérusalem : dans le Royaume, il y a de la place pour toutes les nations, il y a un roi prophète serviteur de tous, qui s’occupe des pauvres et qui donne sa vie. Un monde où les pauvres, les fragiles, les faibles sont le centre. Jésus se reconnaît dans ce serviteur, cela devient sa propre mission.

Dans l’évangile de Luc (4,16-21), Jésus inaugure sa vie publique en déclarant « accomplie aujourd’hui » la promesse d’Isaie 61. Il se reconnaît dans la figure émouvante du Serviteur. L’irruption imminente du Royaume (ou le Règne) de Dieu se trouve au cœur de ses discours. Ne serait-ce pas la terre promise, enfin donnée ? Non pas une terre matérielle, mais un espace de bonheur, les uns avec les autres ?

Lors de son baptême, Jésus voit l’Esprit descendre sur lui et il entend la voix de Dieu lui dire : « Tu es mon fils bien-aimé » : il découvre alors l’intensité de sa relation avec Dieu. Toute la question pour lui est de savoir ce que c’est qu’être Fils d'un tel Père : un « fils à papa » nanti de privilèges, ou celui qui s’inscrit dans le projet d’amour du Père, jusqu’à risquer sa propre vie ?

Le centurion romain, un païen, dit après avoir vu mourir Jésus sur la croix : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu ». C’est quand il donne sa vie que l’on comprend qu’il est un Roi inversant le pouvoir ; c’est à ce moment seulement qu’on peut comprendre la manière dont il est Fils de Dieu.

 

 

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