SPIRITUALITE

Crise économique et solidarité

Une lecture de Néhémie 5

Par Jacques VERMEYLEN

Le livre biblique de Néhémie est peu connu des chrétiens, et c’est peut-être dommage. Pour l’essentiel, on y lit un récit autobiographique du gouverneur de Yehud (Juda, à l’époque perse) : comment, ému par la situation de Jérusalem, il a quitté la Babylonie pour aller rebâtir les remparts de la ville sainte et lui rendre sa sécurité perdue. Tout cela se passe en l’an 445 avant notre ère. Interpellé par la crise vécue par son peuple, il s’est engagé avec grande efficacité.

L’épisode du chap. 5 interrompt ce long récit et rapporte des événements situés douze ans plus tard. Une nouvelle crise – économique et sociale, cette fois – fait des ravages en Yehud. Les inégalités entre Judéens sont devenues telles, qu’une partie du peuple n’a plus aucun moyen de subsistance et risque de mourir de faim. Écoutons leurs plaintes :

« Une grande plainte s’éleva parmi les gens du peuple et leurs femmes contre leurs frères judéens. Les uns disaient : ‘Nous devons donner en gage nos fils et nos filles pour recevoir du blé, manger et vivre’. D’autres disaient : ‘Nous devons engager nos champs, nos vignes et nos maisons pour recevoir du blé pendant la famine’. D’autres encore disaient : ‘Pour acquitter l’impôt du roi (perse), nous avons dû emprunter de l’argent sur nos champs et nos vignes, et alors que nous avons la même chair que nos frères, que nos enfants valent les leurs, nous devons livrer en esclavage nos fils et nos filles ; il en est, parmi nos filles, qui sont asservies ! Nous n’y pouvons rien, puisque nos champs et nos vignes sont déjà à d’autres » (vv. 1-5).

Pour ne pas mourir de faim, des gens donnent le champ qui devrait les faire vivre ou vendent leurs propres enfants comme esclaves ! Cette situation extrême, elle existe aussi chez nous, en Belgique, en 2013. Une femme d’Europe de l’Est est un jour venue chez moi, en disant : « Je n’ai aucune ressource sinon la mendicité, et je ne sais pas payer mon loyer. Sans aide, je serai mise à la porte avec mes deux enfants, et je n’ai nulle part où aller ! » Nous étions en hiver… Elle ajoutait : « Dois-je voler ? Me prostituer ? Vous voyez une autre solution ? ». C’est la même situation que dans le livre de Néhémie, et elle n’est malheureusement pas rare.

La misère. La vraie misère, qui frappe les hommes, les femmes et les enfants. Comment l’expliquer ? Ces gens sont-ils en faute ? Sont-ils paresseux ? Le texte biblique ne dit rien de tel : si l’on n’a plus de champ à cultiver, quel travail trouver dans une société à 90 % agraire ? Faut-il incriminer Dieu ou le Destin ? Il n’y a dans le texte que des causes terrestres, et même une famine ne devrait pas pousser les gens à de telles extrémités. Non, la cause du malheur des uns, c’est clairement la rapacité des autres[1], y compris celle de l’empire perse, qui pressure les paysans pour financer ses fastes et ses armées. Face à cette situation, que va faire Néhémie ? Lisons la suite.

« Je me mis fort en colère quand j’entendis leur plainte et ces paroles. Ayant délibéré en moi-même, je tançai les grands et les magistrats en ces termes : ‘Quel fardeau chacun de vous impose à son frère !’ Et convoquant contre eux une grande assemblée, je leur dis : ‘Nous avons, dans la mesure de nos moyens, racheté nos frères judéens qui s’étaient vendus aux nations. Et c’est vous maintenant qui vendez vos frères pour que nous les rachetions !’ Ils gardèrent le silence et ne trouvèrent rien à répliquer. Je poursuivis : ‘Ce que vous faites là n’est pas bien. Ne voulez-vous pas marcher dans la crainte de notre Dieu, pour éviter les insultes des nations, nos ennemies ? Moi aussi, mes frères et mes gens, nous leur avons prêté de l’argent et du blé. Eh bien ! Faisons abandon de cette dette. Restituez-leur sans délai leurs champs, leurs vignes, leurs oliviers et leurs maisons, et remettez-leur la dette de l’argent, du blé, du vin et de l’huile que vous leur avez prêtés.’ (vv. 6-11)

Face à l’intolérable, il y a d’abord la colère. Les plus grands obstacles à la justice, ce sont sans doute l’indifférence et sa sœur la résignation. Moi ? Je ne suis pas concerné ! Personne n’y peut rien : ce sont les lois du Marché ! Si je ne mange pas les autres, je me ferai manger moi-même ! « Indignez-vous ! », proclamait naguère Stéphane Hessel. Sans éprouver de la colère devant certaines situations, nous ne bougerons pas le petit doigt.

La colère ne suffit pas. Il est symptomatique de constater que le second petit livre de Stéphane Hessel (« Engagez-vous ! ») n’a pas eu le succès du premier. Néhémie réfléchit et veut être efficace. Il s’adresse aux autorités, mais comme elles sont du côté des prédateurs, il convoque aussi une assemblée populaire. En démocratie, cela correspond au parlement, mais aussi aux élections, où le peuple choisit ses délégués. Il s’agit de prendre des mesures de nature politique, des mesures durables, qui seront douloureuses pour les nantis, car ils devront annuler les dettes et restituer les champs et les maisons à leurs anciens propriétaires. Néhémie s’efforce donc de convaincre l’assemblée. En bon avocat, il rappelle que ceux qui meurent de faim sont des frères ; il culpabilise ; il rappelle aux nantis qu’ils ont eux-mêmes été rachetés et les exhorte à craindre Dieu ; il dit enfin son engagement personnel.

Face à l’injustice, nous pouvons agir. Payer de notre personne, tout d’abord. Mais aussi conscientiser nos proches ou notre équipe ACi. Alerter l’opinion publique en écrivant aux journaux. Secouer les députés de notre région, mais aussi le bourgmestre ou la CPAS... Donner en 2014 notre voix à un candidat décidé à s’engager pour plus de justice. Militer avec Amnesty ou un autre mouvement. La campagne internationale pour l’abolition de la dette du Tiers-monde a obtenu des résultats encourageants. Mais va-t-on admettre, par exemple, que le budget pluriannuel de l’Union Européenne prévoie de diviser par deux l’aide alimentaire aux plus démunis ? Pour l’Union Européenne, c’est une goutte d’eau ; pour les gens concernés, c’est une question de survie… Va-t-on admettre que la sécurité sociale, seul filet de protection des plus fragiles, soit peu à peu détricotée ?

« Ils répondirent : ‘Nous restituerons ; nous n’exigerons plus rien d’eux ; nous agirons comme tu l’as dit’. J’appelai alors les prêtres et leur fit jurer d’agir suivant cette promesse. Puis je secouai le pli de mon vêtement en disant : ‘Que Dieu secoue de la sorte, hors de sa maison et de son bien, tout homme qui ne tiendra pas cette parole : qu’il soit ainsi secoué et vidé !’ Et toute l’assemblée répondit : ‘Amen !’ et loua Yhwh. Et le peuple agit selon cet engagement. »

Tout le monde est d’accord et s’engage. C’est sans doute trop beau pour être vrai, et de toute manière l’argument religieux ne peut plus être invoqué dans notre société pluraliste. Il n’empêche : nous devons changer les règles du jeu. Il en va de la vie de nos frères et de nos sœurs. Il en va de notre dignité d’êtres humains. Pour les chrétiens, il en va de la cohérence de leur vie avec l’Évangile. Et en définitive il en va de notre intérêt bien compris, car ceux qui n’ont plus rien à perdre deviennent capables de tout, et même du pire.


[1] C’est la crise, dit-on. Et c’est vrai. Mais elle frappe les pauvres bien plus que les riches. En Belgique, 486.737 voitures neuves ont été immatriculées en 2012, soit une diminution de 15 % en un an, mais Mercedes, BMW, Jaguar et Land-Rover (qui ne fabriquent pas de modèles populaires) sont en hausse… Les riches toujours plus riches, et tant pis pour les autres.