DOSSIER: Fragilités, précarités, solidarité

Visages de la rue

Par Brigitte DAYEZ

Au centre ville à Bruxelles, plus précisément au boulevard Anspach, les S.D.F. sont nombreux. Des hommes pour la plupart, couchés ou assis sur des couvertures, dans les encoignures des murs, devant les grandes surfaces, les snacks, les hôtels, la poste.

Ils viennent souvent de loin, de Roumanie, de Pologne, de Bulgarie, du Maroc mais aussi de France, d’Angleterre, d’Espagne. Des femmes, Roms pour la plupart, attendent, assises ou debout, la main tendue.

Ils ont tous en commun la pauvreté, l’extrême pauvreté, le dénuement, ils souffrent du froid, de la faim, de la soif, du manque de sommeil. Ils souffrent de tous les maux que nous cherchons tant à éviter pour nous-mêmes. Certains d’entre eux jouent de la musique, du violon, avec à leurs pieds un vieux gobelet ouvert aux pièces que l’on leur donnera.

L’expression de leurs traits fatigués est souvent morne, atone, terne. Ils attendent… Cette attente est particulièrement pénible quand il fait froid et qu’il pleut. Alors ils se pelotonnent un peu plus, se recroquevillent ou cherchent à se réfugier dans les couloirs du Métro. Certains sont jeunes. D’autres plus âgés. Tous connaissent le manque absolu.

Souvent, ils ne savent où passer la nuit, parce que les centres, comme le CASU, n’ont pas toujours de places disponibles. Parfois même, ils préfèrent rester dehors pour éviter les vols et agressions.

Dans le cadre de la Communauté de Sant’Egidio, nous passons le jeudi soir, pour leur offrir de la soupe chaude, du café, des sandwiches au fromage et des bananes, et surtout pour leur apporter un peu de cette chaleur humaine dont ils ont tellement besoin. Je suis très souvent émue de voir avec quel cœur ils remercient pour le réconfort que nous leur apportons. C’est un cadeau extraordinaire de recevoir en échange de ce que nous leur donnons un chaleureux sourire, un merci profond qui sort du cœur !

Parfois, ils nous demandent ce qui nous pousse à nous occuper d’eux, alors ils font spontanément allusion à Dieu…

Devant tant de misère, nous prenons conscience que nous sommes des privilégiés, et ils nous rappellent que l’essentiel dans la vie, la valeur la plus précieuse, c’est le contact humain, l’amour fraternel. Il faut apprendre à les voir, ils ont beaucoup à nous apporter, à nous apprendre. Ils aiment parler. Une rencontre avec eux représente pour nous un cadeau.

Je pense à Xavier. Il est français et caricaturiste. Il dort dehors par tous les temps. Il n’emporte avec lui qu’un petit sac car il ne veut pas s’encombrer. C’est un plaisir de parler avec lui. Il est d’une politesse exemplaire et d’un contact très agréable. Avec quel sourire il remercie pour ce qu’on lui apporte ! Pas un atome de jalousie, ni d’envie. Simplement, il reçoit ce qu’on lui donne, remercie tout en créant du lien par sa conversation. A la belle saison, il retournera dans le sud pour vendre les caricatures aux touristes. Il dégage par son comportement, une grande sagesse…. Toutes ces situations m’amènent à réfléchir.

Il faut certes agir contre la misère mais aussi découvrir que, derrière elle, se cachent les hommes et des femmes comme nous, et qu’en attendant de résoudre leurs tristes situations – il faut s’y atteler bien sûr ! – il faut les rendre à leur dignité humaine en leur parlant, en les appelant si possible par leur nom, en les aimant…