DOSSIER : Pour adoucir une société violente

La proximité comme possibilité d'intégration

 

Interview de Charles VANDERVELDEN, par Brigitte DAYEZ

 

L’ASBL « La Ruelle », située rue du Meridien à ST Josse, contribue par son action à désamorcer la violence!

 

Notre petite équipe d'intervenants de rue a son terrain de déambulation dans les rues de Saint-Josse. Avec nos livres et nos jeux de sociétés, nous allons vers les jardins publics, mais pas que...

Nous déclinons une présence bienveillante dans l'ensemble de nos activités. Que se soit en allant à la rencontre des SDF en rue, en allant à la rencontre des familles du quartier, en allant proposer nos livres à la lecture ou encore en offrant la possibilité aux enfants d'exprimer leur créativité après l'école.

Nous essayons toujours de réparer la fracture du lien social par une dynamique de solidarité généreuse. Impliquant tous les participants, chacun faisant en fonction de ses possibilités, de ses ressources personnelles et de là où il en est.

Porter le livre et la culture dans la rue est un défi que nous relevons au quotidien. Avec nos livres et nos jeux de société, nous offrons un espace collectif d'utilisation de la langue française en dehors des murs de l'école. Un cadre libre de contraintes, sans évaluation, où chacun peut selon son niveau interagir avec les autres. En deux mots apprendre sans s'en rendre compte et en s'amusant.

Le public de ces jardins est totalement représentatif de la diversité de Saint-Josse. Des gamins des rues côtoient des petits « eurocrates » d'origines tout aussi variées. C'est un de nos ancrages dans la vie de la commune. C'est un moment de contact intense entre les habitants et nous. C'est également là que nous initions des rencontres que nous organisons autour de petits spectacles de plein air, durant les mois d'été.

Notre bibliothèque de rue et les jeux qui s’y sont greffés gardent leur actualité et leur pertinence : Saint-Josse est une commune de première immigration ; les personnes, avec leurs cortèges de difficultés, s'y renouvellent constamment. Nous aidons à développer une dynamique de mixité multiaxiale.

 

Nous offrons simplement nos livres et nos jeux à tous ceux qui veulent les utiliser ; femmes, hommes, garçons et filles, quelles que soient leurs origines culturelles, leurs statuts sociaux, en étant particulièrement attentifs aux stéréotypes et en essayant toujours de les exprimer avec humour, ce qui est in fine, le meilleur moyen de les réduire.

L'utilisation libre du français, langue commune, même de manière « très approximative » parfois, (il faut bien apprendre) a une forte valeur émancipatrice.

Nos animateurs venant de pays lointain font eux aussi des fautes, ce qui encourage tous les autres et renforce leurs audaces. Nos publics participent à nos lectures, les pères et les mères sont sollicités pour raconter les histoires ou pour jouer avec leurs bambins. Les livres, ici, s’abîment vite, ce qui est le signe de leur utilisation intensive. Heureusement, nous avons un petit réseau d'aide qui nous permet de les renouveler assez souvent.

Les parents accompagnants sont quant à eux toujours surpris de la démarche.

Les nouveaux, ceux qui ne nous connaissent pas encore, expriment à l'unanimité le bien fondé et l'intérêt pour ce que nous faisons. Autant d'encouragements qui nous confortent dans la motivation à être présents dans les espaces publics. Nos jeux de société sont un élément crucial dans l'apprentissage du vivre ensemble.

Apprendre à jouer, c'est apprendre à lire une règle, c'est apprendre à écouter les autres, c'est apprendre à attendre son tour, c'est aussi apprendre à perdre. L'important étant de s'amuser tous ensemble dans la diversité de chacun.

Par une présence régulière, toute l’année, dans les parcs, nous essayons, autant que faire se peut, de donner un visage concret à la Ruelle : les animateurs sont spécifiquement attachés à chaque lieu afin de faciliter la connaissance et la reconnaissance. Chaque parc ayant un public « spécifique », nous les « mixons » en proposant des événements communs rassemblant l’ensemble des participants. D'une certaine façon, nous sommes des provocateurs de la rencontre...

L’ensemble des activités que nous proposons (les activités de base – livres et jeux de société – ainsi que les actions ponctuelles et saisonnières qui s’y adossent) contribuent à créer, pas à pas, ce « lieu différent, ouvert, collectif et ludique, collectif de jeux, de lecture et d’écriture créative » interculturel et intergénérationnel.

Notre grand principe d'intervention a été, est et restera que nos activités sont données à tous ceux qui sont présents dans le moment où nous sommes là.

 

Pour illustrer ce que nous faisons voici un petit récit :

« Ce jour là, nous arrivons avec nos livres dans le bâtiment de l'ancienne communauté religieuse désaffectée du "Gesu". Cette bâtisse est inoccupée depuis plusieurs années. Elle a été investie par un groupe de familles primo arrivantes venant pour l'essentiel des pays nouvellement intégrés à l'Union Européenne. Les conditions de vie de cette "petite communauté recluse" dans ces locaux sont assez terribles. Presque pas d'électricité, pas de chauffage, pas de douche, des sanitaires en mauvais état. Ils ont peu d'ouverture sur le monde extérieur, peu accueillant et vécu le plus souvent comme étant hostile… Nous nous y rendons en ce moment, deux fois par semaine. Les enfants commencent à nous reconnaître. Ce jour là, le petit Mimi qui doit bien avoir 8, si pas 9 ans, vient gaiement participer à notre lecture joyeuse. Or bien vite, l'animatrice qui est responsable de cette action du projet de cohésion sociale, se rend compte que quelque chose ne va pas. Le pantalon de Mimi est de plus en plus humide au niveau de son mollet. Préoccupée et concernée, elle lui demande de s'approcher. Elle retrousse la jambe du pantalon et là, découvre que le mollet est emmailloté d'un pansement très grossier, tout imprégné du sang de l'enfant. Mimi raconte que le matin, il s'est blessé et que c'est sa maman qui l'a très bien soigné avec ce qu'elle avait… En y regardant de plus près, il a une entaille très profonde dans la jambe. Nous ne pouvons pas ne pas intervenir à la place des parents car il a objectivement besoin de soins et d'un bon docteur. Un deuxième animateur prend en charge ce "petit malheureux" et part à la recherche d'une solution. De nombreux coups de téléphone plus tard, nous trouvons un "héros" qui accepte de lui suturer la blessure et ce gratuitement !

Nous devons maintenant expliquer à la maman de Mimi qu'il faudra revenir pour faire contrôler qu'il n'y ait pas d'infection. Ce que nous faisons, en polonais ! Cela nous a mobilisé l'après-midi entière. Nous sommes une petite équipe et bien évidemment ce genre d'urgences nombreuses et imprévues exigent de la part de nos travailleurs une très grande capacité à réagir, et à réagir vite et bien. »

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