ACTU D'EGLISE

S’enrichir en vue de Dieu

Par Denis Joassart

Mt 6, 19-34

19 Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout, et où les larrons percent et dérobent; 20 Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où les vers ni la rouille ne gâtent rien, et où les larrons ne percent ni ne dérobent point; 21 Car où est votre trésor, là sera aussi votre cour. 22 L'œil est la lumière du corps : si donc ton œil est sain, tout ton corps sera éclairé; 23 Mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres ! 24 Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l'un, et aimera l'autre; ou il s'attachera à l'un, et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. 25 C'est pourquoi je vous dis : Ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez, et de ce que vous boirez; ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? 26 Regardez les oiseaux de l'air; car ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux ? 27 Et qui est-ce d'entre vous qui par son souci puisse ajouter une coudée à sa taille ? 28 Et pour ce qui est du vêtement, pourquoi en êtes-vous en souci ? Observez comment les lis des champs croissent; ils ne travaillent, ni ne filent. 29 Cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a point été vêtu comme l'un d'eux. 30 Si donc Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui, et qui demain sera jetée dans le four, ne vous revêtira-t-il pas beaucoup plutôt, ô gens de petite foi ? 31 Ne soyez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Ou de quoi serons-nous vêtus ? 32 Car ce sont les païens qui recherchent toutes ces choses; et votre Père céleste sait que vous avez besoin de toutes ces choses-là. 33 Mais cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par-dessus. 34 Ne soyez donc point en souci pour le lendemain; car le lendemain aura souci de ce qui le regarde. A chaque jour suffit sa peine.

Lc 12, 13-21

13 Alors quelqu'un de la troupe lui dit : Maître, dis à mon frère qu'il partage avec moi notre héritage. 14 Mais Jésus lui répondit : O homme, qui m'a établi pour être votre juge, ou pour faire vos partages ? 15 Puis il leur dit : Gardez-vous avec soin de l'avarice; car quoique les biens abondent à quelqu'un, il n'a pas la vie par ses biens. 16 Et il leur dit cette parabole : Les terres d'un homme riche avaient rapporté avec abondance; 17 Et il raisonnait en lui-même, disant : Que ferai-je ? Car je n'ai pas assez de place pour serrer ma récolte. 18 Voici, dit-il, ce que je ferai : j'abattrai mes greniers, et j'en bâtirai de plus grands, et j'y amasserai toute ma récolte et tous mes biens. 19 Puis je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois et te réjouis. 20 Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même, ton âme te sera redemandée; et ce que tu as amassé, pour qui sera-t-il ? 21 Il en est ainsi de celui qui amasse des biens pour lui-même, et qui n'est point riche en Dieu.

 

 

Cette parabole de Luc, compte parmi les plus célèbres et est spontanément interprétée à travers le prisme du couple antinomique, la vie ici-bas, notre monde humain, et la vie de l’au-delà, du divin inaccessible. Il est vrai que Jésus lui-même semble trancher ces deux univers par la mort, frontière ultime de notre humanité définitivement dépossédée d’elle-même vers un meilleur donné parce que mérité. 

La TOB intitule cette fiction le « riche insensé ». Autre paire antonyme qui a pour elle l’avantage d’être présent dans le texte. Le riche, celui qui possède, et en abondance, représente le domaine de l’avoir, de la possession et du même. Tout est pour lui, pour son propre plaisir. Ne parle-t-il à lui-même se posant à lui seul la question de son agir ? « Mon blé, mes biens… » Voilà même qu’il se garantit sa propre parole de confirmation : et je me dirai à moi-même… mange, bois, fais bombance. Une suffisance égoïste. Pas de place pour un autre. 

L’insensé (Ἄφρων)/ aphrôn) opposé par ce qualitatif au sensé qui cherche/donne sens dans sa vie, qui pense et réfléchit (φρονἐω/phonéô), met sa raison au service d’une vie plus ajustée. Là aussi la mort tranche mais précisément pour évoquer l’autre, celui qui, exclu par le riche, bénéficiera de ses biens intransportables en les circonstances.

Pour le moins le récit oppose « possession » et « pensée »comme « matière » et « esprit ». « Avoir » et « être » se rejettent. Et pourtant le fait de posséder serait-il pour autant détestable ? Dans la Genèse, si le don le plus précieux que Dieu accorde à l’humain est son image et sa ressemblance, il ne cesse de le combler de sa générosité, lui confiant même la responsabilité de toute la création. Certes il donne du concret, on pourrait dire du « matériel », en langage biblique du « charnel ». Mais c’est précisément quand le don, quelque en soit sa nature, est faussement perçu que l’image s’embrouille et que la relation à l’autre se brise. Pour préserver l’homme de sa solitude et le solliciter  au dialogue,  Dieu, invente d’abord l’animal, l’invitant par là même de  ne pas considérer, dès son apparition, la femme – entendons« tout autre » - comme la bête qui dévore ou que l’on doit consommer pour vivre. Il ne la nomme même pas, dans un élan d’admiration et de respect, n’osant pas la « posséder », y reconnaissant celle qui lui ouvre l’infini, celui de la vie et de l’amour. « Vraiment elle est  l’os de mes os… », on pourrait tout simplement  dire : « Dieu, qu’elle est belle ! », de cette beauté qui sauve le monde. (Dostoïevski) vraie icône du créateur.

Rien de plus « raisonnable » que l’amour ! Non pas la raison froide, mais l’intelligence qui lie les êtres par la con-naissance, qui donne sens, qui ouvre à la parole, qui inaugure l’authentique théologie, théo-logos, non pas seulement un discours sur Dieu mais un dialogue (dia-logos),une parole échangée entre tous et avec tous, avec Dieu lui-même, parole  inaugurée aux premiers jours,magnifiée  en son Fils et sans cesse accomplie dans l’Esprit.

Le riche ne semble pas dépourvu de réflexion, mais son discernement est exclusivement tourné vers lui-même. De par notre image divine la Tradition chrétienne a inventé une expression pleine d’espérance : l’homme est capable de Dieu (« capax Dei »). Nous pouvons chercher et trouver la volonté de Dieu pour notre vie. Discerner le bien qu’Il nous veut, dans l’Histoire comme dans nos histoires. Les critères ne manquent pas mais pour être à la mesure de son Royaume il ne suffit pas de voir si nos choix nous donnent la paix, la joie intérieure… les fruits de l’Esprit[1], mais si, parce qu’ils proviennent de l’Esprit, ils visent le bien des autres, de tous nos frères en humanité, des plus pauvres, des plus démunis de ceux qui n’ont pas les biens nécessaires pour vivre, pour survivre. La générosité du Dieu créateur comble Adam dans un jardin merveilleux répondant à ses besoins et à ses désirs. Il ne l’a pas créé pour le placer ensuite dans un désert mortifère ou un hiver assassin qui mènerait tôt ou tard à la loi du plus fort. Aujourd’hui encore nous sommes appelés à œuvrer à ce Royaume de justice où l’argent n’est pas roi, où chacun dispose des biens nécessaires pour vivre dignement son humanité. Aujourd’hui plus que jamais dans notre histoire une autre manière de vivre, de partager, de se respecter, d’habiter notre planète doit être inventée. Assez des greniers bien remplis, de salaires scandaleusement démesurés, de pillages de pays et de continents pour le confort de quelques-uns, d’esclavages et de mépris en tout genre.

N’est-ce pas précisément cela le Royaume de Dieu ? Non pas un monde croulant sous les richesses, où chacun se définit par son compte en banque, ou personne n’a besoin de rien puisqu’il a tout. C’est une fraternité de partition où chacun ne manque de rien de vital parce que personne ne s’accapare les biens au détriment d’autrui, parce que chaque créature est l’objet d’une relation fraternelle sobriété qui donne vie et espace à tous. « Cherchez plutôt le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par-dessus ». On a en mémoire ce Christ sur la croix mais sans bras, accompagné de cette légende : « Passant, tes bras sont mes bras. » Un Royaume se construit harmonieusement si tous les talents sont mis en œuvre. Utopie ? Oui, mais non sans raison tangible. Par sa foisonnante imagination, originale faculté de l’esprit, Jules Verne a enchanté bien des consciences enfantines et adultes en inventant un canon pour aller sur la lune. Mais ce n’est qu’avec Armstrong que le premier pas humain a été posé sur l’astre. Du possible littéraire on est passé à un possible concret. Même si notre monde post-moderne semble connaître un déficit de solidarité, des événements nous incitent à croire que c’est encore et toujours possible de vivre en solidarité. Dans nos équipes est-il réaliste, d’une saine utopie, de vivre ce Royaume ensemble lors des réunions et dans nos vies quotidiennes ? Paul avait ressenti cette intuition fondatrice de notre foi : si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine. (1 Co, 15, 14). Debout il nous sauve. Ressuscités nous réalisons Dieu. La première communauté chrétienne partageait tous ses biens pour que « chacun reçoive ce qui lui est nécessaire » (Actes 2, 45), pour vivre dignement sa vie. Le crime d’Ananias et des Saphira n’est pas d’avoir voulu garder une partie de l’argent de la vente de leur terre (Actes 5,4), mais d’avoir menti et fausser le respect dû à sa communauté. Le bien pouvait lui demeurer, mais sans tromperie. Sa mort soudaine trahit son égoïsme meurtrier.

Pour conclure je me permets de paraphraser le psaume 84[2], être et avoir se rencontrent, amour et raison s’embrassent. « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu « (Rm 8:28.) Absolument tout. Mais « …il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. » (Mt. 19, 24). Effroyable parole ? Non ! Puisque c’est précisément par elle que tout est possible et accompli à jamais dans le Christ.

 

[1] Galates 5, 22-23 : Mais le fruit de l'Esprit est la charité, la joie, la paix, la patience, la bonté, l'amour du bien, la fidélité, la douceur, la tempérance. Dans l’AT on parle des 7 dons de l’Esprit : « Sur lui reposera l'Esprit du Seigneur,- l'Esprit de Sagesse et  d'Intelligence,  l'Esprit de Conseil et  de Force,  l'Esprit de Scienceet  de Piété; et  l'Esprit de Crainte du Seigneur le remplira »(Isaïe XI, 2,3).

[2] « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent ».

 

Archive: 
Archivé

Thématique: